La Covid-19 n’aura pas la peau du maquillage

  • Une injonction pour les un.e.s, un ravissement pour les autres
  • La société ou moi : pour qui se maquille-t-on ?
  • Un moyen comme un autre de "reprendre goût à la vie"

User des pinceaux et de l’ombre à paupières pour aller travailler dans la pièce d’à-côté ? Une aberration, pour quelques un.e.s, qui ont rangé poudre et blush au fond d’un tiroir. Un petit plaisir individuel pour d’autres, qui oscillent entre le rituel et la créativité.

Au mois de novembre dernier, lors du second “confinement”, les produits de beauté ont d’ailleurs failli être relégués derrière les rubans rouge et blanc…par décision gouvernementale ! Un agacement pour la multitude de personnes qui continuent à se pimper de mille couleurs, malgré le télétravail et l’inexistence de sorties culturelles et autres soirées animées.

“Au premier confinement, je me suis maquillée ‘comme avant’, se souvient Mathilde, 50 ans, qui se maquille tous les jours. Pour lutter contre l’anormalité, maintenir la normalité, ne pas sombrer. Ce qui changeait, c’était plutôt l’heure, je faisais ça le midi au lieu du matin.” Elle se rappelle avoir lu un article sur les conseils de sous-mariniers, habitués à l’enfermement long, qui disaient l’importance de maintenir les rituels dans des situations quasi-extrêmes.

Si délaisser le fond de teint ou la poudre pour “permettre à la peau de se reposer” a vite été acté, Mathilde n’a jamais fait l’impasse sur le rouge à lèvres, qu’elle conserve sous son masque, et le mascara. “En visio, je forçais même un peu sur le maquillage, après tout, les gens te regardent pendant 1h30 ! Et puis je m’aimais bien comme ça, très maquillée. Me trouver jolie et avoir une bonne mine fait du bien en période de crise sanitaire.” 

Au premier confinement, je me suis maquillée ‘comme avant’. Pour lutter contre l’anormalité, maintenir la normalité, ne pas sombrer.

Une injonction pour les un.e.s, un ravissement pour les autres

Pas de restaurants, de bars, de concerts, d’apéros entre amis ou collègues. Coinçé.e.s à la maison, une partie des français.e.s en a profité pour couper court à ce qu’ils et elles considéraient comme des contraintes, voire des obligations. Rasage, port du soutien-gorge, maquillage… Nombre de personnes ont pu retrouver une liberté perdue. Mais d’autres ont compris, avec joie ou soulagement, que le rituel maquillage du matin était d’abord un moment pour elles-mêmes, se faire plaisir uniquement à soi.

“Moi, je n’ai pas envie d’arrêter de me maquiller, sourit Mathilde. Je déteste toute injonction. Personne n’est en mesure de me dire si mon rouge à lèvres est essentiel, je suis seule à décider de mes artifices. Je pars du principe que chacun.e fait comme il ou elle veut.” 

Pour Eva Carpigo, doctorante en anthropologie médicale à l’université de Strasbourg, co-organisatrice du séminaire “Corps et Beauté”, réduire le maquillage à une injonction sociale est une erreur. “Beaucoup réduisent les pratiques esthétiques à une forme de domination patriarcale. Or, les modèles de beauté sont plurielles et changeants avec le temps et les sociétés. Ce sont avant tout des langages corporels. Et personne ne nous y oblige, on y adhère par conventions normatives.” Et dans ce domaine, chacun.e ses pratiques.

La société ou moi : pour qui se maquille-t-on ? 

Ainsi Laure, 38 ans, habituée à travailler chez elle bien avant la pandémie, se maquille “essentiellement pour le fun. Alors bien sûr, c’est un moment, avec la toilette, qui marque le passage à la journée de travail mais au-delà de l’anti-cernes et de la poudre matifiante, c’est vraiment pour m’amuser. Je me maquille pour moi, un peu comme un gamin se déguise.”

La crise actuelle a même permis à certain.e.s d’oser davantage. Sur les réseaux sociaux, les influenceur.se.s beauté s’en sont donné.e.s à coeur joie. Les tutos, dont certains époustouflants, ont envahi le quotidien des français.e.s encore semi-confiné.e.s, et un peu déprimé.e.s par une situation qui dure, qui dure… Ces dernières années, “ces youtubeur.se.s ont contribué à lever les tabous autour du maquillage en le démocratisant, analyse Eva Carpigo. Leur rôle est pédagogique, et permet de voir, enfin, que le maquillage est un art. La dimension créative est presque centrale.”

Le maquillage nous permet d’affirmer notre personnalité, qui est individuelle et sociale à la fois.

Ce n’est pas Laure qui dira le contraire, elle qui s’amuse à expérimenter davantage depuis le début de la crise : couleurs flashy, paillettes, rouge à lèvres noir ou bleu… Le maquillage comme un jeu. Dans sa dimension ludique, il est “une mise en scène de soi, souligne l’anthropologue. Une performance dans laquelle on peut prendre plaisir, un ‘bricolage’ où l’on colle des éléments qui nous plaisent, une image de nous-mêmes à offrir au monde.”

Et, si le monde ne s’est pas (encore) arrêté de tourner, alors pourquoi renier un moment de plaisir ? Laure, comme Mathilde, continuent à apprécier leurs achats de maquillage car le plaisir de l’objet est lui aussi à prendre en compte. “Lorsque les commerces ‘non essentiels’ étaient fermés, c’était même mon petit luxe en allant faire les courses que de revenir avec un fard à paupières ou un crayon”, se rappelle Laure, qui compare cela à un éventuel choix de nourriture essentielle à la survie, “comme si on devait être rationné.e.s sans aucune prise en compte de nos goûts” ! 

Un moyen comme un autre de “reprendre goût à la vie”

La stigmatisation des pratiques esthétiques est bien connue de Marie Orieux, socio-esthéticienne au CHU de Nantes. Cette professionnelle, qui œuvre auprès de personnes malades et de jeunes adultes primo-suicidants, proposent, entre autres, des ateliers de colorimétrie et de soins, qui ont un fort impact sur l’estime de soi, et permettent “de se réconcilier avec soi-même”. Le port du masque a changé la donne, plutôt dans le bon sens.

La socio-esthéticienne observe des patient.e.s qui prennent davantage soin de leur peau, “moins de BB crème, de fond de teint, plus d’hydratation… On reprend les bases. Le ‘prendre soin’ est plus approfondi, là où avant c’était plus du camouflage.” Le regard va être mieux travaillé, le maquillage “moins figé.”

La beauté n’est pas futile. Se sentir belle ou beau, ça aide à mieux vivre.

“Certain.e.s testent des choses qu’ils et elles n’avaient testé. Des textures, des couleurs… Lorsqu’on se maquille c’est vraiment pour se faire plaisir, et ça c’est la chose la plus importante. C’est une démarche qui doit d’abord être positive pour soi-même.” Cela évite le “syndrome de glissement”, ce moment où l’on n’a plus goût à rien, où l’on se laisse aller. Un risque, en ces temps incertains de “stop and go” aux injonctions contradictoires, tardives et/ou brutales. 

Un risque que refuse Sophie, 57 ans, qui se maquille pour se donner de l’énergie, “même pour lire une thèse”. L’enseignante continue d’user de son mascara, son crayon foncé et son unificateur de teint : “Je prends plaisir à le faire, c’est à la fois pour me faire du bien et aussi pour les autres, en visio. C’est une forme de langage. Et de politesse. En tant que prof, je projette mon image, les étudiants me regardent.”

Eva Carpigo a d’ailleurs perçu, au fil de ses recherches, qu’il se joue “quelque chose de l’ordre du thérapeutique à partir du moment où l’on se reconnaît dans le regard des autres. Le maquillage nous permet d’affirmer notre personnalité, qui est individuelle et sociale à la fois.” Ainsi, pour Sophie, offrir aux autres une image agréable l’est également pour elle. Et le maquillage a d’autres valeurs qu’injonctives. “En anthropologie, les recherches ont montré que l’on peint son corps dans toutes les civilisations, y compris les hommes, rappelle l’enseignante. Et cette forme de ‘frivolité’ peut tout à fait être saine. Et trouver sa place dans une féminité conquérante et éclatante !”

Et Marie Orieux de conclure : “La beauté n’est pas futile. Se sentir belle ou beau, ça aide à mieux vivre.” Et parfois, n’en déplaise à certain.e.s, tout autant qu’un livre ou une sortie au musée. 

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