Anne Sinclair : "Aussi fou que cela puisse paraître, je ne savais rien"

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Dix ans après l’affaire DSK, elle sort enfin de son silence : dans « Passé composé » (parution le 2 juin aux éditions Grasset), Anne Sinclair revient avec sincérité sur les joies et les orages de sa vie. Aujourd’hui, elle se dit « heureuse, sereine ».

Dix ans pour trouver les mots. Longtemps, ils furent impossibles, coincés dans la gorge, enfermés dans son coffre-fort après avoir jailli dans la sidération post-Sofitel, sur 250 pages noires qu’elle n’a jamais voulu relire. Le silence, c’était le choix d’Anne Sinclair, sa façon de surmonter ce qu’elle appelle pudiquement le « cataclysme ». Il fallait tenir debout, soutenir les regards inquisiteurs, faire comme si de rien n’était. Travailler puis doucement réapparaître, parler musique sur France 3 dans « Fauteuils d’orchestre », écrire, sur la campagne de 2017 et sur le passé, le vrai, le noble, celui de ses grands-pères, Paul Rosenberg, célèbre marchand d’art du « 21 rue La Boétie » (Grasset, 2012), et Léonce Schwartz, miraculeux rescapé de « La rafle des notables » (Grasset, 2020). Surtout, motus sur le reste.

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Au premier confinement, pour meubler le temps, l’idée lui a pris de commencer ses Mémoires, et Anne Sinclair espérait encore pouvoir esquiver, glisser sur les moments sombres quand ils ont ressurgi à l’automne 2020, avec Nafissatou Diallo en couverture de Paris Match et la « Chambre 2806. L’affaire DSK », le documentaire Netflix qui ressuscitait les images et les témoignages interrogeant son rôle. Nausée, colère, d’autant que Dominique Strauss-Kahn annonçait aussitôt, sur Twitter, un film pour donner sa version des faits. « Ce n’était plus possible, je ne pouvais plus laisser les autres parler à ma place et continuer à me taire, éluder ce chapitre de ma vie », confie Anne Sinclair, début mai, dans son nid d’architecte perché sur les hauteurs du Trocadéro. Tout est chic, épuré, muséal, des lustres aux toiles de maître reçues en héritage ; elle est sans manières, ronde, dorée, chaleureuse, presque juvénile dans son jean, la frange gonflée sur ses célèbres yeux myosotis.

« J’ai vu ma vie déchiquetée, dépecée, exposée, interprétée », écrit Anne Sinclair

« J’ai écrit en toute sincérité, glisse-t-elle. Et maintenant, j’ai peur. » De quoi ? « Passé composé » (Grasset) n’a rien d’un brûlot. C’est sa vie narrée avec franchise, même quelques pointes d’autodérision quand elle se présente en « gentille fille, un peu craintive, bourgeoise », réputée gauche caviar – « Qui sait si cette expression ne me convient pas un peu quand même ? » avoue-t-elle. Soixante-douze années posées sans malice, sans chercher à briller ni à se mettre à nu – surtout pas –, simplement clarifier les choses. Pour renouer avec les Français, briser l’incompréhension née dans le scandale du Sofitel ? « Pas du tout, assure-t-elle. Pour mes enfants, pour moi-même, pour laisser une trace. Je suis obsédée par le temps qui passe, et l’angoisse de perdre la mémoire. »

Anne Sinclair espère que les curieux ne glisseront pas trop vite sur les 319 premières pages, son enfance choyée bien que solitaire ; son premier amour, raté, et son premier époux, Ivan Levaï, à qui elle rend hommage ; l’obsession du journalisme – au désespoir de sa mère, qui aurait préféré un « vrai métier », et de Jean-Luc Lagardère qui voulut l’embaucher comme assistante ; la percée sur Europe 1 et l’envolée sur TF1, princesse mohair de « 7 sur 7 » interviewant Mitterrand, Hassan II, Gorbatchev, Madonna… devant 12 millions de téléspectateurs, la gloire avant que la chaîne la congédie en 2001 sans égard.

« Le chapitre impossible » n’apparaît qu’à la fin, diaboliquement numéroté 13. « J’ai vu ma vie déchiquetée, dépecée, exposée, interprétée, écrit-elle. J’ai vu les regards qui fouillent, qui se détournent ; j’ai entendu les voix qui chuchotent, les rumeurs qu’on colporte ; j’ai assisté aux élucubrations les plus glauques, aux curiosités les plus malsaines… Cependant, je ne nourrirai pas moi-même la voracité des piranhas qui, dix ans après, ne sont toujours pas rassasiés. Je ne dirai rien du fond de la marmite où s’est mijoté ce brouet poisseux, parce que cela concerne un autre que moi, et qu’il ne m’appartient pas de faire des révélations. Je ne décrirai que mon ressenti personnel… »

On appelle cela l’emprise. Elle peut être d’ordre sexuel, intellectuel, elle était pour moi d’ordre affectif.

Elle tente de s’y tenir, creusant dans ses souvenirs, analysant les racines de l’aveuglement, le déni, son côté « oie blanche ». Une obsession, martelée d’un petit ton ferme : « Je voudrais que les gens me croient, aussi fou que cela puisse paraître, et malgré tout ce qu’on a raconté sur moi, je ne savais rien… – Vraiment rien ? Aucune compromission, aucune soirée échangiste, comme le Tout-Paris l’a si longtemps murmuré ? – Tout cela m’est étranger, comme ces liaisons que j’ai découvertes après. » Puis, sourire voilé : « C’est quand même pas un interrogatoire de police ? Je ne suis pas sommée de répondre à toutes les questions. Je ne dis pas tout, mais tout ce que je dis est vrai. »

Ceux qui doutent encore de la sincérité d’Anne Sinclair comprendront peut-être en lisant le portrait de DSK qu’elle esquisse, style sobre mais implacable : « Un magnifique indifférent au monde et aux gens, ce qui a permis sa résilience hors du commun. » La journaliste décrypte l’« emprise », ce mot qu’elle n’aurait jamais cru utiliser un jour tant elle l’aurait trouvé victimaire, insensé, ses copines l’auraient charriée. Elle avait l’intelligence, la beauté, la fortune, une famille solide et une célébrité enviée ; elle paraissait tout piloter d’une main de fer. Et pourtant…

« Avec le recul, j’ai réalisé quelle forme de dépendance me liait à Dominique, note-t-elle, convoquant l’image de sa mère, fortunée mais soumise. Avec lui, je reproduisais un modèle bien connu dont je n’étais, à vrai dire, pas émancipée : l’impossibilité de déplaire, la hantise du désaccord et du courroux de l’autre. On appelle cela l’emprise. Elle peut être d’ordre sexuel, intellectuel, elle était pour moi d’ordre affectif. »

DSK régnait avec son esprit fulgurant, rationnel, gorgé de mathématiques et de science-fiction, prompt à juger les gens sur un seul critère : efficace/non efficace. Au diable l’intelligence du cœur, la morale, les sentiments. Sur lui, tout glissait. « C’était très bien », lâchait-il, le nez dans sa partie d’échecs, lorsqu’elle rentrait lessivée du plateau de « 7 sur 7 » le dimanche soir ; derrière lui, la télé hurlait encore, il n’avait manifestement pas vu l’émission. Indifférence toujours, même quand il fut nommé à Bercy en 1997 et qu’elle décida de son propre chef de quitter l’antenne, puis dirigea le département numérique de TF1, avec cent personnes sous ses ordres. « Je ne l’épatais pas quoi que je fisse », se livre-t-elle. Anne Sinclair est comme ça, pleine de doutes malgré l’aplomb apparent – « Je ne suis qu’un bluff », répétait-elle à son père –, c’est sa force et sa faiblesse, ce qui a fait d’elle une travailleuse acharnée, gardant au boulot les pieds sur terre, et les perdant parfois en amour.

La présidentielle ? Anne Sinclair soutient que DSK n’en a jamais rêvé – « Il était un jouisseur intellectuel, pas un combattant »

Elle adorait DSK, lui et ses quatre enfants qui, avec ses deux fils à elle, formaient une sacrée tribu, cadeau du ciel quand on a été fille unique. Quelle joie de les emmener tous découvrir le monde, Venise, Bénarès, Pékin… et de leur offrir un riad à Marrakech, conçu par ses soins, pierre par pierre. « Folie des grandeurs », pestait sa mère qui n’a jamais daigné y mettre les pieds, tandis que « Dominique », comme elle l’appelle encore, savourait la lumière de son enfance. « J’ai cru que rien ne nous séparerait. Et que nous vieillirions ensemble. » Bien sûr, il y eut des doutes, quand il buvait du regard les jolies femmes, qu’il fermait subitement son téléphone ou qu’il rentrait à 2 heures du matin, murmurant : « Tu sais, on prend toujours un pot après le conseil municipal. Vérifie si tu veux… » Toujours, il retournait les situations, pulvérisait les suspicions, rappelait leur fusion avec son éternel : « Enfin, tu es un petit bout de moi ! » Il pouvait même faire le jaloux, comme le rapportent ses proches – fouiller dans l’ordinateur, honnir les anciens soupirants d’Anne, et plus que tout son psychanalyste.

Après l’affaire Piroska Nagy – du nom de cette économiste hongroise avec qui il entretint en 2008 une liaison – il jura, grand Dieu, que c’était la première incartade en dix-huit ans de vie commune, promis, plus jamais. « Je suis naïve, je l’ai cru. Ou ai voulu le croire… Je n’allais quand même pas faire passer ma jalousie de petite-bourgeoise avant le drame d’un homme qui pouvait être démis de ses fonctions en pleine tourmente financière. » D’autant que DSK, à l’époque, préparait sa mise sur orbite pour la présidentielle de 2012.

Anne Sinclair soutient qu’il n’en a jamais rêvé – « Il était un jouisseur intellectuel, pas un combattant » –, elle encore moins, malgré ce qui a été dit dans la presse. La journaliste a accompagné Mitterrand le soir de sa victoire en mai 1981 – assistant même à l’écriture du discours dans sa chambre d’hôtel de Château-Chinon –, elle a interviewé et fréquenté trop de politiques pour ignorer le prix du pouvoir. Mais l’entourage de DSK poussait, lui suivait, alors elle aussi : la candidature, programmée dans leur appartement de la place des Vosges, devait être lancée en juin 2011.

Et puis voilà, l’impensable, ce 14 mai 2011, surgi par un appel dans la nuit, les mains tremblèrent au point de ne pas pouvoir boutonner son chemisier ; un toc lui reste de cet instant-là : les ongles qui s’enfoncent dans la paume. Non, Anne Sinclair n’a pas cru au complot, ni au viol. Il ne pouvait s’agir que d’« un rapport sexuel consenti », elle n’a jamais senti chez « Dominique » la moindre violence. Le témoignage ravageur d’une des prostituées du Carlton, Mounia, diffusé dans le documentaire Netflix, l’a bouleversée : « Cela ajoute encore à mon désarroi, confie-t-elle page 338. Et à ma confusion face au souvenir de l’homme que j’ai connu. »

À l’époque, sans doute et sans reproche, elle n’avait qu’une obsession : voler à sa rescousse à Manhattan. Réminiscences du cauchemar, la folie, l’urgence, les foules hurlantes devant le tribunal – l’impression d’être « Marie-Antoinette dans sa charrette, place de la Révolution » –, les paparazzis enroulés comme des boas sous ses fenêtres, fouillant les poubelles, osant tout pour quelques images, même des déguisements de rabbin. Tant de scènes de film dont elle peut enfin rire, comme ces emplettes sur la 46e Rue pour acheter des alliances, sur les conseils de l’avocat Benjamin Brafman qui s’étonnait que ses clients n’en portent pas, erreur devant un juge américain. Le bijoutier sortait ses beaux modèles et elle, pas franchement d’humeur à jouer les fiancées, pressait : « The cheapest, the cheapest ! » (la moins chère, la moins chère !).

La crevasse devenait abîme, écrit-elle. Les nouvelles affaires en France s’enfonçaient dans la gadoue, la souillure.

Anne Sinclair relate les anecdotes, pas les souffrances dont ses proches se souviennent : les nuits blanches, l’épuisement, les tranquillisants pour la première fois de son existence. Et ses efforts pour faire bonne figure, charrier gentiment DSK d’un : « Ben dis donc, à chaque fois que tu me trompes, quel boucan… », l’épargner toujours, par amour, par peur aussi qu’il en finisse.

Sa plume sèche sur le huis clos, entre juin et août 2011, dans leur prison dorée de TriBeCa. Abel Ferrara avait imaginé le dialogue conjugal dans son épouvantable film « Welcome to New York ». On tente : « Avez-vous, durant ces semaines d’enfermement, crevé l’abcès, eu enfin de vraies discussions ? – Pffff…, souffle-t-elle. – Et un merci pour votre soutien, ces millions dépensés pour le sortir de prison ? » Silence. La tête fait non.

Un coach sportif passait, des amis aussi, les enfants, DSK jouait aux échecs. Et la vie a repris à Paris, jusqu’au jour où le mari a marmonné qu’une petite histoire, « trois fois rien », allait sortir dans « Le Monde »… C’était le scandale du Carlton de Lille, avec la publication de ses SMS abjects dans lesquels l’ancien dirigeant du FMI, entre deux boîtes « coquines », commandait du « matériel ». Anne Sinclair a lu l’article dans sa chambre, place des Vosges, avant de rejoindre son mari au salon, livide : « C’est toi qui as écrit ça ? » Cette fois, terminé. « La crevasse devenait abîme, écrit-elle. Les nouvelles affaires en France s’enfonçaient dans la gadoue, la souillure. Elles achevèrent de mettre en pièces ce qui demeurait de notre couple… Notre histoire se terminait dans un cloaque. Clap de fin. La décomposition était achevée. »

Pour elle, le soleil est désormais ailleurs, auprès de celui qui lui a « redonné goût à la vie », Pierre Nora, 89 ans

Mais le torrent des révélations a continué, confidences de toutes parts, lettres d’anciennes maîtresses truffées de détails. Certaines jouaient la complicité, d’autres voulaient la rencontrer. Une femme affirmait, dans le magazine « Closer », être la mère d’un petit garçon né d’une liaison en 2010, fait confirmé par un test ADN. Anne Sinclair suffoquait. DSK, lui, se réinventait. Il prétendait sur le plateau de CNN, dans les dîners, qu’il n’avait, au fond, rien fait de mal, trompé personne puisque le libertinage a toujours été son mode de vie, comme un accord tacite dans son mariage. « Jamais ! s’emporte-t-elle, regard noir. Je ne l’aurais évidemment pas accepté. » Longue inspiration, et le bleu revient peu à peu : « Mais enfin, à quoi bon ressasser ? Tout ça est derrière. Je ne veux surtout pas être aigre, ça assèche. »

Les anciens époux se sont revus, aux obsèques de Simone Veil et au second mariage de Vanessa Strauss-Kahn qui, comme ses frère et sœurs, est restée proche d’« Anne ». Elle est pour tous pleine d’attentions, prête volontiers son riad marrakchi dans lequel elle va moins ; DSK n’habite pas loin dans une villa hollywoodienne, affairé entre sa nouvelle épouse et ses juteux conseils aux oligarques et aux chefs d’État africains.

Pour elle, le soleil est désormais ailleurs, auprès de celui qui lui a « redonné goût à la vie ». Pierre Nora, 89 ans, le célèbre historien des « Lieux de mémoire » (Gallimard), réapparu quarante ans après leur rencontre amicale sur les falaises de Belle-Île. « Un miracle, confie-t-il. Anne était au bord de la dépression, je venais de perdre mon épouse. Nous nous sommes revus dans la tristesse et retrouvés dans la joie. » Avec lui, elle s’est réfugiée dans une nouvelle tribu éclairée, les Nora, et une maison de vacances, proche de Rambouillet, où les rires fusent entre les marches et les séances d’écriture. Sinon, c’est chacun chez soi, rien que le meilleur, pas le quotidien. Elle choie ses fils – avec quelques regrets d’avoir été jadis une mère trop absorbée –, ses cinq petits-enfants, ses amis, telle la philosophe Élisabeth Badinter qui se dit bluffée par « son élégance morale et son tempérament solaire intact ».

Un simple Tweet à ses 480 000 abonnés pour se désoler, en janvier, de la foule en furie sur le Capitole lui a valu une pluie de haine antisémite et d’injures

L’ancienne star suit aussi avec bienveillance celles qui ont pris sa place. « Il m’arrive de recevoir des petits SMS gentils, justes, jamais complaisants, confie Léa Salamé. Elle m’a dit un jour : ne surjoue pas, tu peux tenir sans agressivité. Je l’ai écoutée. Pour moi, c’est un modèle absolu. » Anne Sinclair continue d’observer le monde, et la politique. « De gauche j’ai toujours été, je le reste », dit-elle. Mais en France, où est-elle ? Ses anciens camarades socialistes lui paraissent hors-sol ; elle ne les revoit plus, même Hollande qui lui avait proposé le ministère de la Culture. Mendès et Rocard lui manquent, dire que Macron, rappelle-t-elle, s’est présenté comme leur héritier… Chapeau bas pour l’audace, et pour sa femme « très sympathique », avec qui elle a déjeuné à l’Élysée, mais le reste… « Il a habilement siphonné la gauche avant de l’abandonner pour mener une politique de droite. Moi, je crois encore en la justice sociale, je suis contre la suppression de l’ISF sur le capital financier, indique l’héritière. Et je ne crois pas une seconde en la théorie du ruissellement. »

Voilà, c’est dit puisqu’on l’interroge. Mais loin d’elle l’idée de donner des leçons, l’époque est tellement brûlante… Un simple Tweet à ses 480 000 abonnés pour se désoler, en janvier, de la foule en furie sur le Capitole lui a valu une pluie de haine antisémite et d’injures la renvoyant encore et toujours aux mœurs de DSK. Puisse ce livre la délivrer enfin de cette histoire. Cette femme mérite la paix.

«Passé composé», éd. Grasset, 384 pages, 22,50 euros. Disponible le 2 juin.

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