Christine Angot : pourquoi il faut lire "Le Voyage dans l'Est", en lice pour les prix Goncourt, Médicis et Fémina

Femme Actuelle a lu et aimé Le Voyage dans l’Est, le nouveau livre de Christine Angot, paru chez Flammarion, qui crée l’évènement en cette rentrée littéraire. Voici trois bonnes raisons de lire ce roman puissant, sélectionné pour le Prix Goncourt, le Prix Médicis et le Prix Femina.

  • Christine Angot
  • Camille Kouchner

Quelle sacrée rentrée pour Christine Angot. Pas toujours écoutée, pas toujours comprise, souvent décriée, salie aussi. Mais en ce mois de septembre 2021 on la voit dans tous les journaux, et on l’entend partout sur les ondes et à la télévision où elle est invitée pour parler de son nouveau roman Le voyage dans l’Est, son vingt-quatrième livre, paru chez Flammarion (252 p., 20 €). Après L’inceste (1999), après Une semaine de vacances (2012), après Un amour impossible (2015) Christine Angot écrit à nouveau sur l’inceste que lui a fait subir son père. Voici au moins trois bonnes raisons de lire ce livre puissant et important.

1/ C’est un roman terrible

Terrible dans tous les sens du terme. Car il inspire de la terreur, a une force considérable et suscite l’admiration. Vingt-deux ans après L’inceste dont l’accueil fut difficile – peut-être la société n’était-elle pas prête à l’époque à lire et entendre ce que Christine Angot avait à dire- la voilà qui revient sur sa relation avec son père qui a dévasté son enfance, saccagé sa vie amoureuse, ravagé sa vie tout court. N’allez pas croire qu’elle tourne en boucle. Au contraire, Christine Angot avance, ajuste sa focale, descend au plus profond, au plus près, à fleur de chair de la fillette âgée de treize ans la première fois que son père l’embrasse sur la bouche, au plus près aussi de la jeune femme triste et résignée de 26 ans qu’elle était quand ça a recommencé.

Il y a quelque chose de bouleversant dans l’effort que fait Christine Angot pour se souvenir. “Ce qui peut manquer, faire défaut, c’est l’historique, écrit-elle. L’ordre. L’enchaînement technique des scènes. La logique de certains gestes. Tel week-end ou tel autre. C’est plus difficile à garantir. Parfois j’y arrive. Géradmer, la bouche. Le Touquet, le vagin. L’Isère, l’anus. La fellation, c’est venu tôt. Il n’y a pas de date. Ça arrive bientôt. C’était entre Géradmer et le Touquet.”

Bouleversant aussi, l’effort que fait Christine Angot pour décrire ce qui se passait en elle, si différent de ce qui se déroulait à l’extérieur d’elle, le temps passé à surveiller les gestes de son père qui l’empêche de penser à quoi que ce soit d’autre, à la jeune fille qu’elle était, et les barrages, les parades qu’elle tente de mettre en place et qui n’empêchent rien. Cette phrase terrible à propos des gestes de son père: “Quand ils arrivaient, il fallait faire semblant que ce n’était pas grave“. Et puis celle-ci aussi, sur la culpabilité qu’elle se forge: “J’ai préféré imaginer que j’avais une part de responsabilité plutôt que de me voir comme quelqu’un qui subit passivement sans rien faire“.

2/ C’est un livre nécessaire

L’inceste n’est pas que sexuel. C’est le pouvoir ultime du patriarcat. C’est le sceptre”, écrit Christine Angot qui n’a de cesse de chercher les mots pour raconter l’indicible. Livre après livre, ligne après ligne qu’elle barre, efface, recommençant, recommençant encore. Et plus loin: “C’est un bannissement, l’inceste. C’est un déclassement à l’intérieur de la famille, qui se décline ensuite dans la société, avec une même logique qui se répand“.

On ne lit évidemment pas Le Voyage dans L’Est de gaîté de cœur. On le lit entre sidération et rage. Avec parfois la nausée. Pourtant il FAUT le lire parce qu’il est nécessaire. Et unique. Angot fut la première à parler de l’inceste, la première à déranger. Depuis il y a eu #Metoo, Le Consentement de Vanessa Springora paru en janvier 2020 (éd. Grasset), suivi un an plus tard de La familia grande de Camille Kouchner (éd. Le Seuil). Maintenant, on entend. Et mieux, on écoute. Enfin. Il faut lire Le Voyage dans L’Est car il ne se contente pas de dénoncer l’inceste mais décrit ses mécanismes avec précision et parvient à le fait sentir et comprendre.

3/ Le Voyage dans L’Est force le respect

Se taire est une “méthode de survie“. Pour ne pas avoir d’image dans la tête, continuer à faire semblant. Christine Angot dit ce que se taire fait sur le corps et dans la tête. Elle raconte le silence de sa famille qui sait et pour la première fois aussi celui de son mari d’alors, Claude, qui entend le lit grincer dans la chambre qu’elle partage avec son père, à 26 ans quand ça recommence.

Il y a les silences que raconte Angot et puis aussi d’insoutenables dialogues avec son père qui nie la violence de ce qu’il lui fait. Car elle lui parle, elle y arrive. “On n’est pas censés avoir ces rapports-là avec son père. Moi j’ai peur que ça me perturbe“, ose-t-elle lui dire. Et quand elle a le courage de demander “Et si ma vie est gâchée…“, ce père qu’elle admire et qui l’a finalement reconnue, ce père intelligent, cultivé, lettré lui répond: “Au contraire. Tu ne risques rien avec un homme qui t’aime“. “Pourquoi au contraire? veut-elle savoir. “Tu gagneras du temps les femmes se plaignent beaucoup tu sais, des difficultés qu’elles ont avec les hommes. La plupart ne font pas attention à elles. Ils ne savent pas leur faire l’amour. Ils ne savent pas ce qu’elles aiment. Toi tu auras une expérience.” Ce père si brillant a réponse à tout. Quand la fillette lui demande encore “Pourquoi tout le monde dit que c’est dangereux alors? Et pourquoi c’est interdit?”, il se réfère aux Anciens, se réfère à ces sociétés qui y voyaient au contraire un signe de distinction, et du privilège accordé aux pharaons de pouvoir épouser leur fille.

Son père conseillait à sa fille devenue écrivain d’écrire ce qu’elle a vécu avec lui, car “C’est intéressant. C’est une expérience que tout le monde ne vit pas“, se félicitait-il. Il aurait aimé qu’elle écrive un texte qui conduise le lecteur à s’interroger “qu’il se demande s’il est dans le rêve, dans la réalité, que ce soit un peu incertain, un peu à la manière de Robbe-Grillet“. Tout ce que Le Voyage dans l’Est n’est pas.

Le père de Christine Angot est mort (elle raconte son étonnante tristesse quand elle l’apprend, à la fin du livre), mais de toute façon Le Voyage dans L’Est ne lui aurait pas plu. Et tant mieux. Ce n’est pas un témoignage comme celui de Camille Kouchner qu’a écrit Christine Angot, mais de la littérature. C’est un roman à l’écriture puissante, qui force le respect. Le voilà en lice pour le Prix Goncourt qu’il mérite. Mais aussi pour le Prix Médicis et pour le Prix Fémina. Des récompenses littéraires qui honoreraient Christine Angot et lui rendraient justice d’une certaine manière.

A lire aussi: Camille Kouchner : 7 bonnes raisons de lire “La familia grande

Source: Lire L’Article Complet