Dans les archives de Match – Valérie Lemercier, son premier rendez-vous avec Match

En 1991, Valérie Lemercier donnait son premier rendez-vous à Paris Match. La comédienne dévoile son dernier film dans notre magazine cette semaine… Avec Rétro Match, suivez l’actualité à travers les archives de Paris Match.

En février 1991, Paris Match consacrait un grand dossier à l’humour français qui, orphelin de Coluche, Le Luron et Desproges, voyait enfin l’émergence d’une nouvelle génération. Notre magazine présentait alors Les Inconnus, Pierre Palmade, Charlotte de Turckheim, Albert Dupontel… et une certaine Valérie Lemercier.

Âge ? «Deux fois 13 ans», répondait-elle. Valérie a commencé comme gardienne du bon goût (du bon goût) au « Palace » de Jean-Michel Ribes en 1988, avant de se lancer en solo sur la scène du Splendide. Dans ce numéro 2179, notre journaliste Alain Spira la décrivait ainsi : « Cette nouvelle venue est la plus sadique. Valérie Lemercier prend plaisir à tordre le public du Splendid en deux puis à le plier de rire. Elle est snob, mais parle comme un charretier et détourne notre belle langue française afin de rendre pornographiques des mots aussi anodins que concupiscent ou converge. »

Cinq mois après cette apparition furtive, Valérie Lemercier donne son premier vrai rendez-vous à Paris Match. Une rencontre et un portrait signé Philippe Bouvard. Elle évoque pêle-mêle ses débuts et le succès qui vient, son plaisir sur scène et la difficulté de l’écriture, son inspiration puisée dans l’observation quotidien de ses congénères…

Cette semaine, Valérie Lemercier dévoile son dernier film «Aline» dans notre magazine (numéro 3723, daté du 10 septembre 2020)…

Voici le portrait de Valérie Lemercier, tel que publié dans Paris Match en 1991…

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Valérie Lemercier a pris ses distances avec le mariage, l’automobile et le tout-puissant

Par Philippe Bouvard

Elle n’écrit pas que des sketches. Elle a concocté également un règlement intérieur aux termes duquel elle s’interdit les galas privés et les émissions de télévision : «Je suis contente que les gens qui viennent me voir ne sachent pas ce qui les attend.»

Elle a également renoncé au permis de conduire et, por voie de conséquence, à la possession d’un véhicule automobile: «Je crois que c’est préférable car, même si j’arrivais à tourner le volant, je serais incapoble de me garer. » Or elle n’est pas à l’âge où l’on se range. Elle préfère circuler dans Paris juchée sur son vélo : «C’est l’idéal. Pas besoin de vignette. Pas besoin de mettre de l’essence. Et ça marche toujours.»

Enfin, elle s’est dispensée du souci que donnent les maisons de campagne : «Pas question, puisque mes parents en possèdent une, qu’ils sont contents de m’y accueillir et que, quand j’y vais, ils ne me reçoivent pas comme une héroïne.)

Je préfère le tragique au comique pas drôle

Ecorchée vive par le succès comme d’autres par l’échec, elle est moins fière de remplir tous les soirs le Splendid que d’y parvenir sans avoir à changer un seul mot d’un texte qu’elle a mis quatre ans à écrire. Trois cents représentations lui ont appris qu’on pouvait rire de tout, mais pas n’importe comment : «Il ne faut pas essayer de faire rire de la maladie ou de la mort, mais de ceux qui en parlent.»

Elle boira jusqu’à la lie le délicieux calice du triomphe du one-woman-show (le nom en très grosses lettres sur l’affiche, le cachet qu’on n’a pas à partager et les applaudissements pour soi seule), mais, ensuite, après un très flatteur transfert au théâtre du Palais-Royal, elle s’orienterait vers une aventure collective : «J’ai envie de faire du théâtre avec d’autres. Quitte à changer de genre, car je préfère le tragique au comique pos drôle.» Côté cinéma, elle rencontre le même problème : «Je reçois chaque matin une brassée de scripts comiques qui ne sont pas rigolos du tout.»

Elle a accueilli d’un front serein l’argent et la notoriété. Rien n’a changé dans sa vie si ce n’est qu’elle va enfin pouvoir acheter l’appartement de 120 mètres carrés avec une grande cuisine dont elle rêvait. Il faudra qu’il se situe près de la Bastille, à partir du quatrième étage, dans un immeuble bourgeois et rassurant. On a beaucoup trop parlé à son propos d’une enfance rurale : «Certes, j’ai grandi dans un village normand de 170 habitants, mais sans aller traire les vaches ni courir après les poules. La ferme paternelle est une grosse entreprise avec des employés.»

De même, on aurait tort de penser qu’elle a longtemps parlé patois : «Avec mes trois scurs, qui sont aujourd’hui ingénieur, ar. chitecte et stagiaire aux Etats-Unis, nous allions souvent à Paris, au théâtre ou au concert.» Il n’est pas jusqu’à la pension qui ne lui ait laissé un souvenir ébloui: «On s’amuse toujours bien quand on n’a pas le droit de rire. Seulement, comme je n’ai jamais pu décrocher mon bac, j’ai été contente de recevoir, dix ans plus tard, un Molière.»

Adolescente, elle a envie de casser le violon dont on la condamne à jouer, mais elle suit avec enthousiasme les cours de théâtre du conservatoire de Rouen. Parallèlement, elle dessine – ou pastel gras – des scènes comiques ou des autoportraits. Elle cesse l’équitation le jour où son destrier favori rend l’âme, mais, encore aujourd’hui, elle demeure fidèle à la danse classique : «C’est une façon de faire du sport en dehors des clubs de gymnastique et d’aérobic, que je trouve très laids.»

Elle doit aux Galeries Lafayette, qui l’avaient engagée comme vendeuse au rayon des partums, sa découverte d’une humanité dont elle ne cesse de faire ses choux gras: «Un grand magasin constitue la plus fabuleuse plate-forme d’observation. On a le monde entier à la portée du regard et de l’oreille. Y compris, puisque l’entrée est libre et le client roi, un nombre considérable de fous. Or j’aime beaucoup les fous. Ils ont plus de poésie que les autres. J’ai été fascinée pendant toute mon enfance par une bonne femme qui répétait à longueur d’année : “Demain, c’est Pâques!” »

Il faut choisir entre une grossesse et un spectacle

Elle adore regarder les gens qui voyagent en groupe et qui se libèrent parce qu’ils ne sont plus chez eux: «En Asie, je me glisse parmi les touristes français. Sur la plage, je me cache sous des serviettes éponges.» Son tourisme personnel, pour lequel elle se contente d’un aller et retour, l’entraîne davantage vers les marchés que dans les musées : «Les vieux tableaux finissent par sentir la mort.»

Dans les transports en commun, elle exulte. Au restaurant, elle se fait rabrouer par les gens qui l’ont invitée, tellement elle se passionne pour ce qui se passe aux tables voisines : « Je suis surtout intéressée par les types qui draguent la dame qu’ils ont invitée à partager un sauté de veau.» Fiancée depuis huit ans à un ingénieur en optique, elle n’a aucune envie de se retrouver devant le maire et le curé : «Il vient me chercher chaque soir au théâtre. Ensuite, nous allons souper. Mais nous sommes d’accord pour ne pas en venir au mariage.»

Elle lui donne la primeur de tous ses sketches, sachant qu’il ne montrera aucune complaisance et que, si cela lui plaît, le public marchera aussi. Hostile à toute régularisation, elle ne rejette pas pour autant l’idée d’avoir des enfants : «Nous en ferons sûrement, mais pas tout de suite. Il faut parfois choisir entre une grossesse et un spectacle.»

Jouer, c’est un plaisir ; écrire, c’est difficile

Avec son talent de comédienne, sa peau très blanche et son casque de cheveux qu’elle entortille autour du crâne comme une serviette éponge, elle devait fatalement tenter les publicitaires. Un très court métrage tourné à la demande d’un fabricant de gâteaux lui a donné le goût des spots, quand ils sont conçus comme de vraies petites scènes de comédie : « Je préfère une bonne pub à un mauvais téléfilm.»

Incapable de faire deux choses en même temps, elle délaisse les foumeaux dès lors qu’elle doit monter sur les planches. Pas question non plus de s’attabler derrière un bureau : «Jouer, c’est un plaisir, mais écrire, c’est très difficile. » De même, elle répond par la négative à toutes les demandes d’interview pour le petit écran : «D’abord, je n’aime pas boucher les trous. Ensuite, il y a des minutes en. tières durant lesquelles je ne dis pas un mot. C’est insupportable.»

Etrange personne qui transforme en fous rires ses angoisses, qui condamne l’hypocrisie, qui vitupère les chansons lancées à grand son de trompe pour sauver des populations lointaines qui ne verront jamais la couleur des royalties, mais qui admire sincèrement les hommes politiques d’aller de ville en ville serrer des mains.

Sur scène, elle ne recule ni devant une image osée ni devant un mot cru. Seul le Tout-puissant est oublié ou épargné, comme on veut : « Je ne parle jamais de Dieu, parce qu’il me fait un peu peur et parce que je n’ose pas déranger les gens qui y croient.»

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