INTERVIEW – Karl Lagerfeld et ses derniers secrets : « Il refusait de montrer sa fatigue »

Peu connue du grand public, Caroline Lebar a géré la communication et l’image de Karl Lagerfeld pendant plus de 35 ans. Elle continue de porter la vision et le génie du couturier. Conversation entre rire et émotion, passé et futur de la maison Karl Lagerfeld.

Karl Lagerfeld, par son érudition, son dandysme, l’élégance de ses créations, était, de son vivant, un esprit frappeur. Toujours le bon mot, les bonnes références, le bon look. Irrésistible. Alors qu’on pénètre le siège de sa maison de couture, dans le 7e arrondissement parisien, on s’attend à le voir surgir, au milieu de ses robes exposées et des portraits à son effigie. Comment croire que l’homme au catogan, combattant secrètement un cancer de la prostate, a tiré sa révérence, le 19 février 2019 ? C’est encore lui qui nous apparaît, lorsque Caroline Lebar, responsable de sa communication et de son image pendant trois décennies, nous reçoit.

Cheveux poivre et sel, chic androgyne, débit rapide et, fantaisie que Karl n’aurait pas reniée, sneakers futuristes aux pieds… Notre hôte nous évoque un double du couturier au féminin. Sans effort. On appelle cela l’allure. Caroline n’a pas été une muse, mais une collaboratrice indispensable au couturier. Elle le reste. Alors qu’elle nous entraîne dans le bureau où Karl orchestrait la naissance d’une collection, elle nous sensibilise à la beauté de créations vintage, en cours de reproduction pour le prochain gala du Met qui honorera le génie Lagerfeld, en mai 2023. La mise en vente de villas de luxe en Espagne, l’ouverture d’un hôtel 6 étoiles à Macao et la coproduction d’un biopic avec Jared Leto témoignent encore de l’immortalité de Karl. Pas de doute, son esprit est toujours là…

Gala : Vous avez collaboré avec Karl Lagerfeld pendant près de trente-cinq ans. Comment tout a commencé ?

Caroline Lebar : On est en 1985. J’ai 19 ans. Je vis déjà avec mon mari Olivier. Mes parents ont fait partie d’une troupe de comédiens. C’était la joie à la maison, quand ils décrochaient une date de représentation ou un article. Alors, j’ai envie de devenir attachée de presse, de me mettre au service de quelqu’un, d’un projet. J’ai besoin d’un stage. Je suis prête à travailler pour les poêles Téfal ! (Rires.) Je finis par appeler la chambre syndicale de la couture parisienne. Je ne sais pas me vendre. Mais je suis volontaire, je propose de travailler gratuitement. La maison Lagerfeld, encore toute jeune, m’ouvre ses portes. Je ne sais pas vraiment qui est Karl, j’écorche son nom. Mais je reste un mois, deux mois… L’ambiance est cool, je me sens comme à la maison. Jusqu’au jour où je croise Karl. Je suis tétanisée, incapable de lui répondre bonjour. Je passe pour une pimbêche… et je suis blacklistée du studio de création !

« Avec Karl, malgré sa pudeur, tous les sujets étaient abordables : le sexe, l’amour, la mort… »

Gala : Qu’est-ce qui vous sauve ?

Caroline Lebar : J’ai été réaffectée au casting des mannequins. Je suis passée par une agence, j’ai l’expérience de la négociation, j’aime ça. Je décide de mettre toutes les filles au même tarif. C’est gonflé. Je m’impose à nouveau dans le studio de création, lors des essayages d’une collection. A l’époque, je sors pas mal. Je mets la musique fort durant les fittings. Il faut hurler pour s’entendre. Déjà que je ne comprends pas tout ce que dit Karl, à cause de son débit et de son accent ! Cette candeur, cette spontanéité l’ont amusé, je pense. L’histoire de mon embauche définitive est quand même surréaliste. Un jour, en plus de m’occuper de la presse en tant que stagiaire, je propose de remplacer une standardiste sur le départ. J’ai besoin gagner de l’argent et j’ai envie de rester dans la maison. Je prends mon service tôt, à 5 heures. Un matin, j’accueille Karl. Plus tard, il s’étonne que j’occupe le standard. Je lui explique ma situation. Dans la journée, on me propose 5 000 francs, somme énorme à l’époque. « Chèque ou espèces ? ». J’ai le culot de répondre « espèces ». C’est Karl lui-même qui m’a tendu l’enveloppe. Le lendemain, j’étais engagée.

Gala : Et vous êtes devenus inséparables.

Caroline Lebar : Il a fallu une bonne dizaine d’années pour que notre relation évolue. Il a toujours été accessible, très drôle. Mais j’étais impressionnée par son charisme. Lui n’avait qu’une peur : mettre les gens mal à l’aise. Je pense que c’est la raison pour laquelle on m’a blacklistée du studio, au tout début. Karl avait du mal à gérer la timidité des autres. Malgré sa célébrité, il voulait des rapports normaux. C’est vers le milieu des années 1990 que j’ai commencé à m’adresser à lui de manière plus franche. Karl était dans le partage. Quand il vous savait intéressé par un sujet, il pouvait vous déposer une dizaine d’ouvrages de référence sur votre bureau. A vous de les lire ou pas. Il ne forçait rien. Mais il offrait la possibilité d’entretenir une conversation. Ce n’était pas une démarche professorale. Karl ne s’est jamais considéré comme un pygmalion, ça lui filait un coup de vieux. Mais avec lui, malgré sa pudeur, tous les sujets étaient abordables : le sexe, l’amour, la mort…

Gala : Comment avez-vous organisé votre vie de femme dans l’ombre d’un tel hyperactif ?

Caroline Lebar : Son emploi du temps m’obligeait à lui exposer une idée ou une demande en moins de vingt secondes. Mais à côté de cela, Karl a toujours été très respectueux de la vie privée de ses collaborateurs. Il ne posait pas de questions. La première fois qu’il m’a demandé des nouvelles de mon mari Olivier, c’était au bout de vingt-cinq ans de collaboration, je crois. Il ne m’a que très rarement dérangée le week-end. Je me souviens d’une fois où il a appelé à la maison. C’est Olivier qui a décroché, Karl n’en finissait pas de présenter ses excuses ! Mon mari ne m’a jamais reproché mon investissement auprès de Karl. Lui-même a travaillé dans la pub, un milieu très engageant. Et Karl avait beaucoup d’éducation. Les dernières années, on s’envoyait des SMS le week-end. Mais pour parler de programmes télé, comme la Star Academy qu’il adorait, ou parce qu’il était fier de me montrer des photos de sa chatte Choupette… Ceci dit, quand je suis tombée enceinte de mon fils Louis, à la fin des années 1990, j’ai compris qu’il ne fallait pas m’éloigner trop longtemps. J’ai accouché un 3 janvier. Les présentations de couture avaient lieu à la fin du mois. J’ai retrouvé Karl chez Chanel. J’avais déjà perdu tous mes kilos de grossesse. Lui était tellement content de me voir qu’il me présentait, en raccourcissant toujours plus le nombre de semaines depuis mon accouchement. A l’entendre, j’étais sortie de la maternité la veille ! (Rires.) Karl aimait mettre ses proches en avant… On a beaucoup ri ensemble. Sous ses airs de dandy, il adorait l’humour potache.

« Ce n’est qu’après la mort de Karl que j’ai appris qu’il était atteint d’un cancer »

Gala : Vous a-t-il dispensé des leçons de vie ?

Caroline Lebar : Encore une fois, il n’a jamais cherché à inculquer quoi que ce soit. C’est une imprégnation. J’ai commencé à le regarder différemment vers ses 75 ans. Cette créativité, cette capacité de travail, c’était quand même dingue. Autour de lui, c’était les trois-huit : il y avait une équipe pour la journée, une pour la soirée et une autre pour la nuit. Sa collaboration avec H&M, en 2004, a fait de lui une icône populaire. Il en était fier. Mais il a fallu gérer. Karl pouvait être naïf, son mantra était down-to-earth (« les pieds sur terre »). Un matin, il a cru pouvoir venir à pied au bureau, avec juste un bonnet enfoncé sur sa tête. Il a été un peu gêné, quand un passant l’a reconnu et lui a lancé : « Alors, on se déguise maintenant ? ». La grâce de Karl, c’était sa légèreté, l’impression d’aisance et de facilité qu’il donnait, jusque dans sa démarche de danseur. Avec lui, tout semblait naturel. On en oubliait le temps qui passe…

Gala : Auriez-vous aimé le protéger davantage ?

Caroline Lebar : Le protéger de quoi ? Ce n’est qu’après sa mort que j’ai appris qu’il était atteint d’un cancer. La dernière année, je l’ai vu souffrir d’un lumbago, de maux de dents, d’épanchements. Mais Karl interdisait qu’on le ménage. Il refusait de montrer sa fatigue. Son grand plaisir était de nous convaincre qu’il était immortel. J’ai tellement honte des demandes que je lui ai soumises, les derniers jours… J’ai cru que je travaillerais pour lui jusqu’à ma retraite… C’est un peu le cas. (Désignant des posters et des photos du couturier) Regardez, il est partout !

Gala : Son deuil est-il difficile à faire ?

Caroline Lebar : Je ne sais pas comment le faire. Je n’ai pas le manuel. Plus jeune, j’ai perdu mes grands-parents, mais cela me semblait dans l’ordre des choses. J’évoque des moments de vie qui sont passés, j’en suis très consciente. Mais parfois, je ne peux m’empêcher de parler de Karl au présent. Continuer de collaborer avec la maison Lagerfeld, de porter sa vision, ce n’est pas un devoir que je m’impose. C’est ce que j’ai fait toute ma vie. Il serait honteux de ne pas partager tout ce qu’il a partagé avec moi. Ce n’est pas tant le souvenir de Karl, mais plutôt le futur de sa maison, la réalisation de projets qu’il aurait aimé voir naître, qui m’animent. Avec Pier Paolo Righi, le président de la maison Karl Lagerfeld, nous ne sommes pas dans une vénération mortifère. C’est l’enthousiasme créatif de Karl, son dialogue avec le reste du monde, que nous voulons perpétuer.

Sujet paru dans le magazine Gala en kiosque le 24 novembre 2022

Crédits photos : Karl Lagerfeld

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