Jacques Audiard et Léa Mysius : "Les comédiens avaient un coach pendant les scènes de sexe"

Dans son neuvième film, Les Olympiades, le réalisateur s’est entouré de deux femmes pour façonner le scénario. Avec Céline Sciamma puis Léa Mysius, elles aussi cinéastes, il s’essaie avec bonheur à la comédie amoureuse.

En juillet dernier, Jacques Audiard et Léa Mysius montaient ensemble les marches du Festival de Cannes pour Les Olympiades. Trois mois plus tard, ils sont réunis dans un hôtel cosy, à Paris, pour discuter du film qu’ils ont coscénarisé. Ce jour-là, Jacques Audiard enchaîne les interviews, identifiable entre tous avec son couvre-chef, son foulard et cette alliance de nervosité et de décontraction qui le caractérise. Léa Mysius arrive dix minutes plus tard de sa salle de montage : elle y prépare son prochain film, Les Cinq Diables, avec Adèle Exarchopoulos. Depuis Ava (2017), elle a prêté sa plume à différents metteurs en scène : André Téchiné pour L’Adieu à la nuit, Arnaud Desplechin pour Roubaix, une lumière, puis Jacques Audiard. Après une première version du scénario co-écrite avec Céline Sciamma, le réalisateur de De rouille et d’os a fait appel à elle pour poursuivre l’adaptation des Intrus, recueil de l’auteur de BD américain Adrian Tomine. De ces collaborations sont nées ces Olympiades, conte moral sur des trentenaires dans le flou : ils se cherchent professionnellement et, surtout, se désirent, s’ensorcellent et se bercent d’illusions dans un bel écrin noir et blanc, poétique et caressant. C’est drôle et vif, romantique et mélancolique, parfaitement connecté à son époque.

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Madame Figaro. – Jacques Audiard, écrire avec Céline Sciamma puis avec Léa Mysius répondait-il à une envie d’équilibrer les points de vue avec un regard féminin ?
Jacques Audiard. – Ce n’était pas pensé ainsi. Exception faite de la comédie musicale que je viens d’écrire seul, je travaille toujours avec un coscénariste. Et il se trouve que la profession s’est féminisée ces dernières années. Céline Sciamma et moi avons une amie commune, Rebecca Zlotowski. C’est elle qui a provoqué notre rencontre. Ensuite, Céline a été prise par ses projets, et Léa s’est imposée : j’avais beaucoup aimé Ava, et j’avais entendu parler de son travail avec Arnaud Desplechin. Mais je ne me pose jamais la question du genre pour une collaboration. Je crois les femmes tout aussi capables d’écrire sur les hommes, et inversement. En revanche, ce qui m’intéressait c’est que Céline et Léa sont réalisatrices. Certains scénaristes sans cette casquette sont dans l’attente de l’aval du cinéaste. Ici, le rapport était égalitaire. C’est un gain de temps : leur écriture est déjà porteuse de points de vue.
Léa Mysius. – Je ne crois pas que Jacques ait besoin d’un regard de femme pour écrire des rôles féminins intéressants, en phase avec leur époque. Nous n’avons même jamais parlé de ce point précis ensemble. Nous voulions juste que chaque personnage existe, femmes et hommes confondus, comme dans notre réalité. C’est un film d’aujourd’hui, tout simplement.

Il est souvent question de sexualité dans Les Olympiades. Comment la filmer sans créer de malaise chez les comédiens ?
J. A. – Ces scènes, comme la violence, sont compliquées à mettre en œuvre. J’ai donc décidé de les déléguer à mes acteurs. Ils ont répété pendant deux mois sans que je n’intervienne. M’en remettre intégralement à eux, c’était les laisser manœuvrer avec leur pudeur et fixer leurs limites dans une quête commune de vraisemblance.
L. M. Tout dépend ensuite de l’acteur et de son rapport au corps. Dans Ava ,par exemple, Laure Calamy revendiquait le fait de montrer son sexe comme un acte politique. En revanche, Noée Abita n’avait que 17 ans, et je redoublais de vigilance. C’est une question de ressenti. Et de ce que l’on veut raconter.
J. A. – Grâce à ce préambule de répétitions auquel je n’ai pas assisté, j’ai pu me laisser surprendre par mes comédiens. C’est cette innocence qui m’a donné la bonne distance au moment de filmer.

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Que pensez-vous des coachs d’intimité employés dans les productions anglo-saxonnes pour «sécuriser» les scènes sensibles ?
L. M.
– Je trouve cela étrange, comme les coachs d’enfants acteurs, par exemple. Je ne me vois pas demander à un tiers d’organiser la scène, de donner des directions aux acteurs… Si tout est fait dans la bienveillance, pourquoi mettre une barrière entre nous ? C’est le problème de fond qu’il faut traiter, en éduquant pour qu’il n’y ait plus de mauvais comportements.
J. A. – Sur Les Olympiades, les comédiens avaient un coach pour le jeu, un autre pour la démarche, les scènes de sexe… Cela permet bien sûr de rassurer les acteurs et la production, mais il faut surtout comprendre une chose, déjà intégrée aux États-Unis : un tournage coûte cher, et plus les acteurs sont prêts, plus on gagne de temps et, donc, d’argent. J’ai notamment découvert cela avec Jake Gyllenhaal qui, sur Les Frères Sisters, est arrivé avec une proposition de personnage incroyable. En France, vous pouvez parfois avoir des mauvaises surprises le premier jour…
L. M. – Je comprends, mais j’aime tellement faire le travail de préparation avec les comédiens que je ne me vois pas le déléguer, quelle que soit la scène. Ce serait me priver d’un de mes plus grands plaisirs. Je les mets d’abord sur des rails pour qu’ils me fassent leurs propres suggestions ensuite.

Outre le sexe, comment rend-on palpable le désir, omniprésent dans Les Olympiades ?
J. A. – Le dialogue y pourvoit énormément. J’allais dire que c’est une tradition française, chez Éric Rohmer, par exemple, mais je viens de revoir Sexe, mensonges et vidéo, et ça parle beaucoup. Ça ne fait que cela d’ailleurs.

Le film raconte aussi le rapport amoureux dans notre époque hyperconnectée.
L. M. – Il capte des instants, comme la BD de Tomine, qui raconte des fragments de vies que l’on pense ordinaires, banales, mais qui ne le sont pas tant que ça. Nous voulions parler du désir dans un quotidien, dans le XIIIe, à Paris, à l’époque des applications de rencontre.
J. A. – C’est peut-être un lieu commun, mais, avant, on parlait beaucoup et on ne faisait pas l’amour le premier soir. Aujourd’hui, on fait l’amour et ensuite on parle beaucoup. Or, la question se pose : y a-t-il un discours amoureux possible après l’acte ? Quels en sont les nouveaux protocoles ? Jusqu’à quand peut-on tenir l’ambiguïté avant de dire «Je t’aime» ? C’est un film sur l’impossibilité de l’aveu amoureux et de l’engagement.
L. M. – Et sur la communication aujourd’hui, qu’elle soit réelle, rêvée ou virtuelle. Avant, il y avait les corps et les mots. Maintenant, les outils technologiques se sont invités dans nos relations et peuvent être un atout comme un frein. Ce que j’aime chez Jacques, c’est qu’il n’empêche pas la poésie, comme lorsque ces deux femmes, jouées par Noémie Merlant et Jehnny Beth, s’endorment l’une avec l’autre, grâce à leurs webcams. Cela dit déjà tout de leur amour naissant.
J. A. – La poésie n’a pas disparu avec les nouveaux outils de communication. Il faut juste savoir regarder. Elle est partout, elle est un vœu que l’on fait, une quête essentielle. Comme la diversité.

Cette diversité, présente dans le casting, était-elle un choix conscient ?
L. M. – C’était même un point de départ, une volonté. Dans la bande dessinée, Émilie est taïwanaise. Elle est franco-chinoise dans Les Olympiades. Et, quand on a écrit Camille, son alter ego dans le film, on a tout de suite pensé qu’il serait Noir.
J. A. – C’est beau, érotique, cette diversité des corps. Et c’est le présent d’écrire des hommes et des femmes de tous horizons avec des bacs + 6, de l’esprit, une sexualité assumée…
L. M. – Dans la rue, on croise tant de profils qui ne correspondent pas à de vieux stéréotypes de fiction. Il est temps de leur donner leur juste place sur nos écrans.

Jacques Audiard, c’est aussi votre film le plus drôle à ce jour…
L. M. – C’était le but : faire une comédie.
J. A. – Pour favoriser cette légèreté, il a fallu se débarrasser de l’enjeu «tournage». Je voulais retrouver la notion de plaisir dont j’avais été privé sur Les Frères Sisters tant la machine était lourde. Nous avons donc fait un filage complet du film au Théâtre du Rond-Point, à Paris, avant de tourner. Cela m’a permis d’être plus libre le jour J! Comme nous tournions pendant le confinement, il fallait aussi se hâter pour limiter le risque Covid : cela allait dans le sens de ma démarche.
L. M. – Nous avons aussi écrit rapidement, en trois mois. Cela maintient une sorte de vivacité, d’énergie positive. Pour moi aussi, c’était un exercice assez nouveau, mais j’ai beaucoup appris, notamment sur l’art du dialogue, sur le fait que l’humour n’est pas affaire de punchlines.
J. A. – Léa a encouragé cette possibilité de comédie qui ne m’est pas forcément naturelle. Il y avait avec elle un effet de surprise qu’il peut m’être plus difficile de trouver avec Thomas Bidegain (son scénariste sur quatre films, NDLR) avec lequel j’ai une relation quasi gémellaire. Léa ne finissait pas systématiquement mes phrases, par exemple, mais allait vers des chemins qui parfois m’étaient inconnus.

Les Olympiades, de Jacques Audiard. Sortie le 3 novembre.

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