Véronique Lafond, fille de Micheline Dax, témoigne sur le charnier Descartes : “Je veux des réponses”

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INTERVIEW – Avant sa mort en 2014, la comédienne Micheline Dax avait décidé de léguer son corps à la science. Il a été transféré à l’Université Paris-Descartes, au coeur d’un scandale inqualifiable depuis les révélations, en novembre 2019, d’une enquête de L’Express : le centre avait été transformé en véritable charnier. Un collectif rassemblant des familles de victimes a depuis porté plainte pour “atteinte à l’intégrité de cadavres”. Véronique Lafond, la fille de Micheline Dax, en fait partie. Elle se livre dans un entretien accordé à Femme Actuelle.

C’est l’histoire d’un endroit prestigieux éclaboussé par une scandale inqualifiable. L’histoire du plus grand laboratoire d’anatomie d’Europe, ouvert dans les années 1950 à Paris et géré par l’Université Paris-Descartes. L’histoire d’un endroit qui abrite des corps pour une intention plus que louable, puisqu’il s’agit de corps donnés à la science et destinés à servir à des étudiants en médecines, des chirurgiens confirmés ou des chercheurs. Mais depuis la publication d’une enquête du magazine L’Express à la fin du mois de novembre 2019, on estime que les dernières volontés altruistes de ces personnes dont la mort aurait dû servir ont été bafouées. Pire encore : que leurs dépouilles n’ont pas été respectées.

Il n’y a qu’à lire les premières phrases de l’article écrit par la journaliste Anne Jouan pour s’en convaincre : “Nus. Démembrés. Les yeux grand ouverts. Amoncelés sur un brancard. Des cadavres par dizaines, au milieu d’un fatras indescriptible. Ici, un bras pend, décomposé. Là, un autre est noirci, troué après avoir été grignoté par les souris. Le membre supérieur de l’un est posé sur le ventre de l’autre. Des sacs-poubelle débordent de morceaux de chair. Au premier plan, une tête gît sur le sol. Ces photos insoutenables révèlent un charnier. En plein Paris. Elles datent pourtant de fin 2016 et ont été prises rue des Saints-Pères (VIe arrondissement), au 5e étage des locaux de la faculté René-Descartes, le temple de la médecine en France.” Ou comment décrire l’indescriptible.

Le corps de Micheline Dax a été envoyé à Paris-Descartes. La comédienne, faite Chevalier de la Légion d’Honneur en 2012, avait exprimé le souhait de donner son corps à la science avant sa mort, le 27 avril 2014, à l’âge de 90 ans. Sa famille a dû se plier à sa volonté, bon gré mal gré. Mais en apprenant les horreurs de l’Université, sa fille, Véronique Lafond, a rejoint un collectif rassemblant de nombreuses familles de victimes et porté plainte. Une enquête pénale pour “atteinte à l’intégrité de cadavres” a été ouverte par le pôle Santé publique du parquet de Paris et confiée à la Brigade de répression de la délinquance contre la personne. Mardi 24 mars 2020, Véronique Lafond a accepté de s’entretenir avec Femme Actuelle. Avec une force indescriptible et un franc-parler extraordinaire au vu des circonstances, elle raconte l’indicible et revient sur son combat. Pour sa mère, pour les autres victimes et pour tous ceux qui, un jour, envisageraient de donner leur corps à la science.

Femme Actuelle : Comment allez-vous ?
Véronique Lafond :
Ça va. J’ai lâchement pris la poudre d’escampette dès le début de la crise du coronavirus, après avoir récupéré mes enfants. Avec ce qu’il se passe en ce moment, je préfère savoir ma mère là où elle est.

Quelle a été votre première réaction en découvrant l’enquête de L’Express en novembre 2019 ?
V.L.:
On ne m’a pas prévenue qu’une enquête allait sortir, mais je suis les informations assez régulièrement. En regardant BFMTV, j’ai entendu parler de l’Université Paris-Descartes. J’ai réalisé que ce nom me disait quelque chose et j’ai eu un flash. J’ai tenté de retrouver la carte de donneuse de maman, mais je ne l’avais plus car vous êtes obligés de la donner au transporteur lorsqu’il vient chercher le corps. Tout arrive très vite d’ailleurs, c’est très violent. Une fois que j’ai donné la carte, c’était fini, mais j’ai eu la photocopie et j’ai compris qu’elle était bien à Descartes. Il y a un autre centre à Paris, donc j’avais un doute. Je voulais être sûre que maman était bien là. Pas de bol, c’est le centre le plus grand et le plus ancien d’Europe, mais c’est aussi le plus dégueulasse. Au départ, j’ai seulement voulu savoir quand ma mère allait être incinérée et à quoi elle avait servi. Je n’ai eu aucune réponse ou presque. D’autres familles ont réussi à avoir davantage de renseignements. Est-ce à la tête du client ? Je n’y connais rien en matière judiciaire, alors je laisse l’avocat et la justice mener l’enquête. Le fils de José Artur, David, a aussi essayé d’en savoir plus, sans grand succès.

Pouvez-vous nous résumer la situation depuis la publication de l’article ?
V.L.:
Je suis toujours aussi révoltée, dégoûtée, écoeurée, effondrée. Je ne peux pas dire autre chose. J’espère qu’on ne va pas apprendre de nouvelles informations car la coupe est pleine. Je parle en mon nom, et au nom de tous ceux qui ont porté plainte. Avec le coronavirus, l’affaire est ralentie au niveau judiciaire. Depuis la publication de l’enquête d’Anne Jouan, il y a eu de nouvelles révélations et notre collectif s’est agrandi. On se parle sur les réseaux sociaux et on va continuer à suivre de près cette affaire. Nous attendons une ouverture judiciaire, nous attendons que le procureur de la République ouvre une instruction pour que nous puissions avancer. Nous attendons le résultat de l’enquête préliminaire. Le centre a fermé par ordre du ministère de la Recherche, mais il a été visité en janvier.

Le centre a été cambriolé peu de temps après la publication de l’enquête. Un hasard ?
V.L.:
Je pense que ce n’étaient pas simplement des petits malfrats qui passaient par là et qui ont vu la lumière allumée ! Je suis tellement dégoûtée par la façon de faire des gens. Des cartons ont été ouverts. Pour quoi faire ? Je ne sais pas. Pour faire diversion peut-être, je n’en sais rien. Tout cela est extrêmement glauque. Qu’est-il advenu du respect du corps humain ? Il n’y avait pas de traçabilité. Les corps ont-ils été incinérés, découpés, et si oui, ont-ils été découpés entiers ou par morceaux ? Va-t-on arriver à connaître la vérité ? Je le souhaite, mais je ne dis pas que j’y crois. C’est une affaire extrêmement complexe, tout est fermé, il y a une omerta totale, personne ne dit rien. Cependant, la nouvelle directrice de la faculté de médecine a l’air de prendre les choses en main et d’être très humaine, contrairement aux autres. Avant, on nous disait que ce qu’il se passait là-bas ne nous regardait pas. On nous disait “Passez votre chemin !” Elle, de son côté, nous a certifié qu’elle allait suivre ça de près. Logiquement, nous devions obtenir des premières réponses fin mars mais avec le covid-19, je ne sais pas si ce sera le cas. On n’a pas de date, rien. C’est très compliqué pour chacun d’entre nous.

En avez-vous parlé à vos enfants ? A votre famille en général ?
V.L.:
Oui, je leur en ai parlé. Ils ont respectivement 15 et 23 ans, alors ils sont en âge de comprendre. Je n’aurais jamais voulu qu’ils tombent là-dessus par hasard. Ils m’en auraient voulu définitivement et ils auraient eu raison. Si vous mentez à un enfant, il vous le reprochera toute votre vie, même si la vérité est très dure à encaisser. Mon fils, le plus grand, a été extrêmement choqué. Pareil pour ma fille. Après la lecture de l’enquête, il y a eu un grand silence. Puis une révolte et une grosse peine. Mais une révolte surtout. Ils me soutiennent, mon mari aussi, évidemment. On veut savoir ce qu’il s’est passé, pourquoi, comment, avec qui. D’autant plus que mes enfants étaient très proches de maman. J’ai été parfaitement soutenue par mes proches. J’ai une demi-soeur avec laquelle je suis en très bons termes. Je ne l’ai pas mise au courant tout de suite, car j’ai eu un moment de sidération. On ne se voit pas tout le temps et au début, je n’ai pensé qu’à ceux qui étaient à portée de main, mes enfants et mon mari. Avec ma soeur, on ne s’est pas étalées sur le sujet. On a échangé quelques textos, elle a été profondément choquée. Qui ne l’est pas ?

Qu’avez-vous répondu à votre mère lorsqu’elle vous a confié qu’elle voulait donner son corps à la science ?
V.L.:
Maman avait son idée en tête depuis longtemps mais elle était très pudique. Elle m’en a reparlé à la fin de sa vie. Je me suis dit je n’avais pas le choix et que je ne pouvais qu’acquiescer, même si cela ne me faisait pas plaisir. De manière générale, lorsqu’un proche donne son corps à la science, c’est épouvantable. Plus rien n’appartient à la famille, particulièrement avec Descartes. Au début, je ne voulais pas être dans la lumière, mais je ne pouvais pas me taire. J’ai voulu me battre pour ma mère. J’ai contacté Anne Jouan, qui m’a tout de suite donné les coordonnées du porte-parole du collectif des familles de victimes. C’est une sorte de thérapie aussi, curieusement. Avec le collectif, on ne se lâche pas, même si je suis toujours un peu à l’écart. Tout le monde se soutient. Nous sommes tous très marqués.

Vous a-t-on expliqué toutes les modalités lorsque le corps a été donné ? En ce qui concerne la crémation collective par exemple ?
V.L.:
Vous savez, les transporteurs ne disent rien : ils emballent. Ma mère avait reçu une petite brochure qui expliquait les modalités. J’ai appris au fur et à mesure que la crémation était collective, car j’avais demandé si je pouvais récupérer les cendres. On vous dit que le corps va servir à la science, que c’est très bien, que c’est un beau geste… et puis plus rien. Après, toutes les cendres sont mélangées. Il y un jardin du souvenir, c’est une sorte de terrain vague. Vous voyez cela et vous êtes perdue. Ce n’est pas là que j’ai envie de venir pour penser à maman. Il faut accepter de ne pas avoir de lieu. De ne plus rien avoir.

Une partie des corps livrés à la science n’a jamais pu servir à la science. Comment avez-vous réagi en découvrant cela ?
V.L.:
C’est une tromperie totale. C’est horrible de penser qu’une personne qui a fait don de son corps en toute bonne foi ne sert à rien. Nous, on a acquiescé et on se retrouve sans rien. On n’a pas eu d’enterrement, on n’a pas eu de tombe, on a juste un immense sentiment de gâchis et de tromperie. C’est insupportable. Il y a un tel manque de respect, c’est une injustice terrible. Des gens ont fait ça impunément en se disant qu’on ne saurait pas.

Les photos du charnier n’ont pas été publiées. Avez-vous été tentée de les voir ?
V.L.:
Je ne veux pas les voir. Il y a un côté voyeur qui ne m’intéresse pas. Je me connais et, si je les regarde, je ne vais plus dormir. Je sais qu’elles sont horribles. J’ai voulu les voir à un moment, mais Anne Jouan m’a dit “non.” Même si on n’est pas censés reconnaître quelqu’un, on sait que nos proches ont été là-dedans et c’est insupportable.

Selon vous, le scandale a-t-il été étouffé ?
V.L.:
Non, je n’ai aucune preuve de rien. Ce dont je suis certaine, c’est qu’il y a une omerta sur place. A l’intérieur, tout le monde savait. Mais le milieu médical, c’est particulier. Aujourd’hui, les langues se délient.

Comment vivez-vous le silence des personnes concernées ?
V.L.:
Je le vis très mal, mais nous allons tout faire pour qu’ils parlent ! Il faut qu’ils répondent de leurs actes. Depuis le début, ils se refilent la patate chaude. C’est gravissime. A Descartes, certains ont fait des signalements et puis après, plus rien. Il y a pourtant eu des démissions en cascade. Ils auraient pu aller voir la presse, en parler ! On les aurait écoutés. Il y eu un je-m’en-foutisme de la part des responsables. Ceux qui ne s’en foutaient pas se sont serrés les coudes par confrérie médicale.

Selon l’enquête de L’Express, “Le manque de moyens financiers et humains et l’absence de lisibilité politique sur la vision de l’université […] relèguent au second plan les impératifs moraux de dignité et de respect des sujets et de leurs familles”. Est-ce seulement, selon vous, une question d’argent ?
V.L.:
En premier lieu, il y a eu une absence totale d’empathie. Ils ne manquaient pas forcément de moyens, mais allez savoir pourquoi, ils n’ont jamais fait les travaux prévus.

Que diriez-vous aujourd’hui à une personne qui souhaiterait donner son corps à la science ?
V.L.:
Je dirais à ceux qui ont envie de le faire qu’ils le fassent, mais surtout, qu’ils se renseignent sur des lieux acceptables. Parce qu’il y en a ! J’ai vu un reportage sur le centre de Lille qui est tout à fait remarquable. Là-bas, ils respectent les gens. Cela se voit même à la façon dont ils en parlent. Il y a une traçabilité, même si, quand vous arrivez là, vous êtes anonyme. Les proches peuvent venir chercher les cendres s’ils le souhaitent car les crémations sont individuelles. Comme quoi, c’est possible ! Et je sais qu’il y a d’autres centres comme celui-là. Alors si on a cette idée en tête, il faut se renseigner, même si on ne peut pas forcément choisir le lieu.

On observe une baisse du nombre de dons depuis quelques années (1.100 en 1982 pour 630 en 2018). Pensez-vous que cette affaire puisse entraîner une nouvelle baisse du nombre de dons ?
V.L.:
J’en ai peur, oui, mais ce n’est pas souhaitable ! Parce que le don de corps à la science reste utile, mais il faut que cela soit encadré. Lorsque des corps sont utilisés pour des essais de choc automobile, on peut se dire que c’est choquant, mais je l’accepte : on ne choisit pas ce pour quoi son corps va être utilisé, et rien ne remplace un vrai corps humain pour un crash test. C’est le but même du don des corps ! Ils ne servent pas uniquement pour de la dissection. Si c’est fait dans le respect et la transparence, ça peut passer. Dans le cas de Descartes, cela ne passe pas du tout. Il y a un manque de respect, un côté occulte. On vous fait comprendre que vous n’avez pas à savoir, que ce n’est pas de votre niveau. Ce qu’ils ont fait, ce n’est pas rendre service au progrès scientifique car si les gens ne veulent plus donner leur corps à la science, alors les futurs chirurgiens ne peuvent plus s’exercer et lorsqu’ils vont être en contact avec leur premier vrai corps, ça va leur faire tout drôle.

Quel est votre souhait aujourd’hui ?
V.L.:
Je veux avoir des réponses à mes questions. Je veux que les gens soient punis. J’attends que la justice fasse son oeuvre pour qu’à l’avenir, ce combat puisse avoir servi à quelque chose et que cela n’arrive plus jamais. Nous oeuvrons pour les suivants, pour ceux qui auraient envie de donner leur corps à la science. Pour que leurs familles ne se retrouvent pas confrontées à un tel désastre, car les dommages collatéraux sont considérables. Pour que ceux qui restent aient l’impression que le don de leurs proches ait servi à quelque chose. Et pour que le processus de deuil soit possible. C’est pour cela que la traçabilité est une notion importante car sans date de crémation, sans cendres, sans endroit pour se recueillir, on ne peut pas faire son deuil. Je veux que justice soit faite. Cela ne me donnera pas le repos dont j’ai besoin, mais cela m’apaisera quand même.

Avez-vous réussi à retrouver un semblant de sommeil ?
V.L.:
Mes nuits sont agitées depuis cette histoire. Avec le covid-19, ça donne un cocktail détonant. C’est d’ailleurs pour cela que je n’ai pas voulu voir les photos de Descartes, car j’ai une très bonne mémoire visuelle. Lire les articles, c’est déjà suffisant pour être choquée. Cela fait trois mois que l’enquête est sortie et je n’ai toujours pas retrouvé un sommeil apaisé. Peut-être que cela ira mieux une fois que justice sera faite, mais cela va être très long. Il faut subir, c’est tout. Aujourd’hui, on est une cinquantaine à avoir porté plainte, on s’accroche, on ne lâche rien, on s’arme de patience. Nous avons un très bon avocat, lui aussi complètement révolté et motivé. Il faut y croire.

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