Avec sa mixtape « Jeune CEO », Le Juiice fait une OPA sur la trap

La rappeuse a sorti sa mixtape « Jeune CEO » vendredi

Si l’on devait faire une liste des rares bonnes nouvelles de 2020, on y mettrait sans hésiter l’ascension de Le Juiice. Ou plutôt la déflagration. Car c’est dans un rap explosif que la rappeuse du 94 excelle et s’affirme. Après un premier EP en février dernier, puis une sélection au printemps dans la compilation « La Relève » Deezer (les jeunes espoirs du rap français), Le Juiice revient avec une mixtape, Jeune CEO, sortie vendredi dernier.

Dix titres énervés et percutants où l’artiste égrène ses rêves de « moula » et caresse son egotrip, à la hauteur de ses ambitions. Autoproclamée « trap mama », Le Juiice n’est pas vraiment là pour jouer et compte bien se tailler la part du lion. Et dire que le monde de la finance a failli nous faire passer à côté de cette nouvelle queen.

Le sens du business

Bien que passionnée par la musique depuis toute petite, Joyce de son vrai nom, maniait il y a quelques années encore, les chiffres. « Je voulais être conseillère en gestion de patrimoine », explique à 20 Minutes la jeune femme, ajoutant ensuite avec lucidité, « si demain ça ne fonctionne pas je peux retourner travailler sans problème ». Mais la vie en a voulu autrement. Grande auditrice de rap, de la trap d’Atlanta en particulier, elle s’amuse en parallèle de ses études à poster des freestyles sur les réseaux sociaux, se prend au jeu, enregistre un premier morceau. Puis tout s’enchaîne, Fianso la repère et la convie à l’un de ses Rentre dans le cercle, elle participe à plusieurs Planète Rap sur Skyrock, et décide de fil en aiguille de se lancer dans le jeu.

Le déclic ? « Les avances de maisons de disques ! Quand j’ai commencé je ne me prenais pas forcément au sérieux, même en participant à Rentre dans le cercle. Pour moi il n’y avait rien de concret tant que je n’en vivais pas, avoue-t-elle. Ce qui m’a fait prendre ça au sérieux c’est que ça pouvait être une perspective de carrière, et quand j’ai vu qu’on pouvait faire de l’argent avec la musique. » Ce n’est d’ailleurs par pour rien que sa nouvelle mixtape s’intitule « Jeune CEO », l’équivalent de « PDG » en anglais. Le Juiice assume sa soif de maîtrise sans complexe, et sa volonté de contrôler ses projets musicaux. Elle a depuis monté son propre label, et signe la direction artistique de ses clips.

« C’est dans mon caractère, j’ai un peu un problème avec la hiérarchie ! A l’école par exemple, j’étais l’élève qui contredisait le prof. Je vais débattre. J’aime bien apprendre les choses par moi-même et là en faisant de la musique, je me dis que je ne suis pas juste une artiste », estime-t-elle. Une ambition nourrie d’un fort désir d’indépendance, qu’elle estime tenir de son père : « C’est quelqu’un qui a arrêté l’école à huit ans, il a réussi à économiser pour venir en France… En France il a beaucoup travaillé, il tenait à monter sa société. Pour quelqu’un qui n’a pas été à l’école j’ai vu à travers mon père un exemple de détermination extrême ».

D’égale à égal

Cette détermination, Le Juiice la met au service de son art. En mai 2019, Trap Mama, l’un de ses premiers succès, annonçait déjà la couleur : « Tu manques de respect tu vas goûter le sol / Avec moi mâle dominant devient docile ». Frontale, directe, elle assène les punchlines avec fracas. Quand on la compare avec Cardi B, reine du rap aux Etats-Unis, l’artiste acquiesce. « C’est une femme qui s’assume, qui n’a pas de tabou. Je peux me voir un peu en elle, pas sur tous les aspects, mais niveau caractère oui ».

Dans sa musique, sa gestuelle ou ses looks, Le Juiice se joue des codes masculins du rap, et se crée une féminité unique, complexe. Dans le clip de Buvance avec le rappeur Stavo (13Block), on la découvre patronne à la tête d’une organisation par exemple, une posture rarement adoptée par des femmes dans l’hexagone. « Souvent quand il y a des feats garçons/filles, la fille est souvent là pour apporter le refrain ou pour apporter le côté doux, ou pour parler d’amour… Non, là on est deux associés, à égalité », analyse-t-elle.

La reine du trap ?

Autre duo notable dans sa jeune carrière, celui avec Meryl, O Nono. « On n’veut pas m’ouvrir donc j’ai cassé le carreau, je te fume et te tej’ comme une garrot », déclame-t-elle en haut des marches d’un château, impériale, drapée d’une robe somptueuse, l’une de ses créations. Un duo fracassant et une mise en lumière de leurs cultures respectives, la Martinique pour Meryl, et la Côte d’Ivoire pour Le Juiice, ses origines. « Des robes africaines dans un château français d’époque, ça matche et ça a toujours matché ! Même le fait de le faire avec Meryl qui est antillaise, c’était aussi pour rapprocher les Antilles et l’Afrique. C’est le vivre-ensemble. C’est ça que je mets en avant », explique-t-elle simplement.

Et si Le Juiice s’imposait déjà comme la reine de la trap en France ? Elle garde la tête sur les épaules, estime avoir besoin de faire ses armes pour sortir son premier album, et attend avec impatience les concerts. « Pour l’instant ça ne reste que des mots. Je serai une trap queen quand je verrai des gens en train de sauter sur mon son ! Là ça reste encore virtuel. Je suis terre à terre », répond-elle avec sagesse. 2021 s’annonce alors plein de promesses.

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