Comment les Français ont arrêté de manger n’importe quoi "grâce" au Covid-19

Cuisine maison, circuits courts et produits de saison… Et si la crise sanitaire avait eu du bon s’agissant de l’alimentation des Français ? Deux expertes décryptent les conséquences de la pandémie sur nos habitudes alimentaires.

À l’heure où les restaurants rouvrent peu à peu, une atmosphère de retour à la vie normale flotte sur la France. Alors que le couvre-feu quittera officiellement le quotidien des Français ce 30 juin, et après plus d’un an de pandémie, l’heure est au bilan. Et s’agissant des habitudes alimentaires des Français, celui-ci est très positif. Décryptage avec Laure Verdeau, directrice d’Agence Bio, et Elodie Perthuisot, directrice de data e-commerce et transformation digitale chez Carrefour.

Quoi de neuf dans les assiettes des Français ?

En mars dernier, le cabinet d’études Spirit Insight a réalisé le baromètre d’Agence Bio (1) sur la consommation et la perception des produits biologiques en France de 2020 à nos jours. L’occasion rêvée pour tirer les premières conséquences de la pandémie sur l’alimentation des Français. Car si ces derniers se tournent depuis déjà plusieurs années vers un mode de consommation plus sain et plus éthique, la crise sanitaire aurait accentué le phénomène de manière inédite. L’étude met ainsi en lumière deux grandes tendances révélées par la crise sanitaire. D’abord le fait de cuisiner davantage, qui concerne désormais 55% des Français en 2020, contre 47% en 2019. Un engouement pour le «fait maison» confirmé par Élodie Perthuisot, directrice data e-commerce et transformation digitale chez Carrefour : «On a en effet pu observer une forte croissance sur toute la partie produits frais de la partie e-commerce, à savoir légumes, fruits, boucherie, poissonnerie… Tout un étal traditionnellement peu sollicité en livraison».

Alors certes, l’intérêt croissant pour la cuisine ne paraît pas surprenant lorsqu’on sait que la période a forcé les consommateurs à rester chez eux. Mais ce que l’on n’envisage pas immédiatement, c’est tout ce que ce geste implique par la suite. Laure Verdeau, directrice d’Agence Bio, explique : «cuisiner veut dire que vous n’allez pas avoir le choix de mettre le nez dans votre réfrigérateur. Cela signifie que vous allez davantage vous intéresser aux produits que vous ingérez, tant dans leur provenance que dans leur composition, mais aussi que vous allez redoubler d’attention face aux dates de péremption et donc moins gaspiller.»

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Et de cette nouvelle habitude découle tout naturellement un second comportement impulsé par la pandémie : la montée en puissance du «locavore». Cette tendance, qui consiste à privilégier les circuits courts, concerne aujourd’hui 59% de la population et 61% de consommateurs bio. Elodie Perthuisot note également des scores spectaculaires dans la consommation de produits bio ou directement issus des petits producteurs. «Grâce à Greenweez, la plateforme du e-commerce bio, et Potager City, un service français de livraison de colis de fruits et légumes, les clients peuvent recevoir directement chez eux des paniers tout frais. Et la croissance de ces deux startup, qui appartiennent toutes deux à la marque Carrefour, représente respectivement 60% et 30% en 2020. Ça a été un véritable succès ! »

Un bond en avant pour la transition alimentaire

Si la transition alimentaire – soit le processus par lequel une société modifie en profondeur sa manière de produire et consommer des aliments – intéresse les Français depuis quelques années déjà, force est de constater que les comportements adoptés pendant le confinement font la différence. «Après avoir été coincés chez eux pendant près d’un an, analyse Laure Verdeau, ces derniers se sont retrouvés sensibilisés malgré eux par l’importance de bien manger.» Et de fait, Elodie Perthuisot nous confie que la crise leur aurait fait gagner au moins deux à trois ans face aux objectifs fixés par la marque pour tendre vers la transition alimentaire.

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Mais si la pandémie a été un accélérateur des tendances, le timing pourrait aussi s’expliquer par le contexte de maladie, qui lierait davantage encore l’alimentation à la santé. La peur d’être contaminé par la Covid 19 a en effet considérablement placé la santé comme première préoccupation des Français. Alors de la même manière que la population fait attention à ne pas pas tomber malade, les bienfaits d’une bonne alimentation, tels que les produits riches en vitamines, fibres, fer et minéraux, semblent recherchés. Le site internet de Carrefour, par exemple, multiplie la mise en place de filtres dans son moteur de recherches pour répondre à des demandes de plus en plus ciblées. «On y retrouve bien sûr le filtrage bio ainsi que le sans gluten, mais depuis peu, nous avons ajouté un nouveau filtre Nutri-Score. Ce dernier permet de renseigner sur la qualité nutritionnelle d’un produit mais aussi de pouvoir choisir uniquement des produits Nutri-Score B par exemple. Nos clients en raffolent.»

Moralité, les Français ne mangent plus n’importe quoi. Et une fois que l’on commence à s’intéresser à ces problématiques, difficile de s’arrêter là. «Rapidement, la conversion au bio, qui est souvent l’une des premières étapes de cette prise de conscience, s’accompagne de nouveaux combats : l’usage des pesticides, la souffrance animale, la juste rémunération des agriculteurs… Aujourd’hui, le nombre de labels se multiplie pour répondre à des demandes qui ne cessent de croître», ajoute Laure Verdeau…. L’impact global sur la transition alimentaire semble donc sérieusement engagé. Mais pour combien de temps encore ?

Combien de temps ?

Face à l’émergence de ces tendances, une question se pose alors : cette nouvelle vision de l’alimentation est-elle contextuelle ou peut-elle durer ? Pour nos deux expertes, la réponse est claire : la transition alimentaire est en marche et rien ne pourra l’arrêter. «Aujourd’hui, tout le monde prend le train de l’alimentation de demain, car chacun sait qu’il faut aller vers une nourriture plus saine, plus propre et plus éthique, observe Laure Verdeau. Le choix de faire autrement ne se pose même plus. » À noter qu’un aperçu sur le court terme est d’ores et déjà visible grâce au baromètre d’Agence Bio, qui a été publié en mars 2021, soit près d’un an après le début de la pandémie. «Nous n’étions déjà plus dans un état de sidération face à la crise, précise la directrice d’Agence Bio. On voit bien que des habitudes perdurent.» Et si les restaurants restent encore limités pendant la période de l’enquête, la population nationale semble apprécier cette nouvelle dynamique. Le baromètre nous apprend ainsi que «13% des personnes interrogées confient faire plus attention à leur alimentation en général en mangeant plus sainement qu’avant le confinement.» Idem pour Carrefour, qui voit les habitudes de consommation à distance de produits frais de sa clientèle perdurer encore aujourd’hui, selon Elodie Perthuisot.

Quant au long terme, la transition vers une alimentation bio résulte presque toujours d’une vraie réflexion. En effet, cette consommation dépasse le simple fait de déguster un repas et prend en compte bien d’autres critères devant lesquels il est difficile de fermer les yeux. «Si l’on compare avec les producteurs qui passent au bio, la conversion prend en général trois ans en moyenne et, une fois convertis, seulement 4% d’entre eux y renoncent, confie Laure Verdeau. Et simplement car ce sont ce qui délaissent l’agriculture pour de bon ! Il en est de même pour les consommateurs car la transition vers le bio est toujours réfléchie, consciente.» Une conversion qui s’inscrit donc dans la durée puisque l’entre-deux n’a plus sa place une fois la conscience éveillée.

Les gestes à adopter pour lutter contre le gaspillage alimentaire

Dernier critère de durabilité, une jeunesse engagée. Car si l’alimentation des Français a été bouleversée par la pandémie, les plus jeunes sont les plus concernés par ces nouveaux enjeux, avec notamment des changements d’habitudes très marqués pour 64% des 18-24 ans. Et afin de répondre à ces nouveaux besoins, les grandes surfaces, comme Carrefour, se sont mises à augmenter leurs services de livraisons pour faciliter l’accès aux produits frais pour les plus jeunes. «Par exemple, nous avons mis en place un partenariat avec Uber Eats depuis le début de la crise, raconte Elodie Perthuisot, afin de pouvoir proposer aux habitués de la plateforme de préparer eux-même un burger plutôt que d’en commander un.»

D’ailleurs, Laure Verdeau nous apprend que les jeunes Français se convertissent au label bio de plus en plus tôt, avec près de 21% de nouveaux consommateurs de moins de 25 ans en 2020. Une excellente nouvelle selon elle : «cela signifie que nous allons les retrouver encore longtemps dans le baromètre». D’autant plus que ces derniers sont également motivés par de fortes ambitions écologiques. «Leurs habitudes alimentaires sont très tôt empruntes d’une conscience environnementale, atteste Laure Verdeau. Consommer bio, local, privilégier les produits de saison… Pour eux, il ne s’agit plus seulement de bien manger parce que c’est mieux pour la santé, mais surtout parce que c’est bon pour la planète.» Et si, au-delà d’être en bonne voie, la transition alimentaire était entre de bonnes mains ?

(1) Des courses à l’assiette, l’année Covid bouleverse tout, sauf les envies de bio, par France Agence BIO/Spirit Insight, mars 2021.

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