De la lecture d’une boussole à la nuit en forêt, elles ont participé à un stage de survie en nature

Pour se reconnecter à la nature ou se préparer à la fin du monde, les stages de survie ont la quote. Rencontre avec quatre femmes qui ont osé l’aventure.

«Je mangeais des orties bouillies et je repérais les points d’eau à l’oreille. J’ai vécu un orage en montagne et le dernier jour je n’ai pas pu me nourrir.» Ces mots pourraient sortir tout droit du carnet de voyage d’une aventurière. Il n’en est rien. L’anecdote est signée Jennifer Murzeau, romancière et journaliste, dont le profil aventurier s’apparente plus à Reese Witherspoon dans Wild qu’à Mike Horn – un explorateur-aventurier sud-africain. Mais comme les 57 % de Français qui ont déclaré vouloir quitter la ville pour aller vivre à la campagne (1), cette trentenaire a ressenti l’appel de la nature et le besoin de s’y reconnecter. «L’objectif était de vivre une expérience sensorielle et philosophique en tant qu’être humain perverti par l’hyperactivité et l’hyperconnexion», explique-t-elle. S’ensuivent huit jours en pleine nature, en juillet 2018, munie du strict minimum. Les trois derniers jours se dérouleront seule en montagne, après une dispute avec son guide qui la laissera sur le bord de la route. Une expérience qu’elle raconte dans son livre La Vie dans les bois, réédité aux éditions Pocket en juillet 2020.

Libre et forte

Par téléphone, elle nous raconte son quotidien, plus près des petites addictions que de la nature : les cigarettes, les apéros au vin blanc et les réseaux sociaux. «On nous a appris que le progrès, c’est d’être assisté dans toutes les tâches de l’existence, notamment par la technologie. Je voulais savoir comment ce serait sans», précise Jennifer Murzeau. Ses conclusions sont dithyrambiques. Elle qui déclare être partie «en étant inapte à survivre trois jours dans le bois», affirme encore aujourd’hui : «Cette expérience m’a libérée de plein de choses. J’ai été plus libre là-bas que jamais. Libre dans mon corps et intellectuellement aussi. J’ai mis les choses en perspective et pris de la distance. On voit vraiment qu’on pourrait vivre autrement.»

Elle raconte son sentiment de fierté, d’émancipation et la sensation de n’avoir jamais été aussi forte physiquement. «J’ai éprouvé dans ma chair les vertus du contact avec la nature», se souvient-elle. Et si elle reconnaît s’être vite réhabituée au confort et ne pas s’être totalement émancipée de ses plaisirs toxiques une fois rentrée, les effets de cette aventure semblent se prolonger. «J’ai davantage confiance en moi et je m’interdis beaucoup moins de choses. Maintenant je me dis plus souvent “pourquoi pas”. Ma zone de confort, je cherche à la quitter, c’est plus amusant. Ça m’a rendue plus audacieuse.» Modeste, elle ajoute : «J’ai fait un truc à la portée de n’importe qui.»

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Fières et autonomes

La quête de l’autonomie, le désir de renouer le contact avec une nature qu’elles aiment mais dont elles se sentent loin, et même l’envie de repousser ses limites, c’est ce qui pousse de plus en plus de personnes vers ce type d’expériences, y compris des femmes. Mais si Jennifer Murzeau a choisi d’être «la plus seule possible», la plupart préfèrent être encadrées. Elles s’appellent Laura, Christelle et Nadia, elles ont entre 28 et 55 ans, sont actives ou retraitées et originaires de toute la France. Leur point commun ? Elles ont participé à un stage de survie en pleine nature.

«Je voulais pouvoir faire des randonnées toute seule, mais j’avais peur de me perdre en forêt», raconte Laura, 28 ans. La jeune femme a participé à un stage lors d’un week-end dans le parc du Vexin, en Île-de-France. Nul besoin de changer de fuseau horaire pour faire l’expérience de la nature. Et si l’intitulé «stage de survie» évoque treilli, course à plat ventre dans la boue et sauterelles grillées pour le dîner, les propositions sont en réalité très diverses, et surtout moins extrêmes. À 55 ans, Nadia a participé à trois stages d’une journée, qui ciblaient des savoir-faire différents : s’orienter, savoir purifier de l’eau et reconnaître les aliments comestibles dans la nature, et installer un campement pour dormir en forêt. Un programme similaire en tous points à celui de Laura, qui raconte : «Ce n’était pas en mode survie, nous avions même chacun notre pique-nique. Tout ce qu’on a vu est à la portée de tout le monde.» «Je n’ai pas testé mes limites physiques, précise quant à elle Nadia, mais plutôt mes peurs. Je n’ai pas hésité à boire l’eau récoltée dans les mares, mais je ne me sentais pas capable d’utiliser une boussole, et finalement je m’en suis sortie.»

L’appel de la forêt

Les retours d’expérience se font écho : «J’étais fière de moi à la fin de la journée orientation», confie Nadia. «J’ai découvert que j’avais des capacités que je ne soupçonnais pas, s’extasie Laura. Comme faire du feu par exemple. J’en suis ressortie grandie et avec plus de confiance en moi.» Mais si la fierté l’emporte, elles n’en oublient pas les moment difficiles. «Mon pire souvenir est d’avoir dormi sans matelas de sol. Je suis revenue avec des bleus», raconte Laura en riant. Idem pour Nadia : «Les nœuds de mon hamac n’étaient pas terribles, je me suis retrouvée par terre.»

Et pourquoi pas pousser l’expérience plus loin ? «Oui, j’aimerais refaire un stage mais en niveau 2 cette fois, répond Laura. Pour me mettre au défi et savoir comment on se débrouille quand on a vraiment rien. J’ai l’appel de la forêt au fond de moi, et j’aimerais l’explorer d’une façon différente que sur une randonnée d’une journée. Mais quand je sentirais que c’est bon le moment.» Plus confiante, plus à l’aise lors de ses promenades, c’est assez pour Nadia. «Je n’ai pas l’intention d’aller dormir quatre jours en forêt, l’idée est juste d’apprendre des choses utiles, souligne-t-elle. Il y a de la survie dans le fait d’apprendre tout cela, mais je ne vais pas me transformer en survivaliste demain.»

Le podcast à écouter

Survivalisme niveau 1

Le survivalisme, c’est dans cette optique que Christelle, 50 ans, a participé à un stage de survie avec son mari. Deux jours en Dordogne, dans un bois entouré de champs. Un cadeau de sa famille pour son anniversaire, car depuis quelques temps, Christelle leur parlait beaucoup de collapsologie (un courant de pensée qui étudie les risques d’un effondrement de notre civilisation). «Je me prépare à des jours difficiles et je m’inquiète pour l’avenir, pas forcément le mien mais surtout celui des jeunes, souligne-t-elle. Je travaille pour un organisme qui surveille et informe sur la qualité de l’air. En trente ans, j’ai vu des choses s’améliorer et d’autres se dégrader. À la fac on nous parlait des conséquences du changement climatique comme étant hypothétiques, et je pensais qu’en trente ans on aurait le temps de changer les choses. Maintenant je me demande si on ne va pas droit dans le mur.» C’est aussi en pensant aux deux jeunes migrants qu’ils ont accueillis chez eux que Christelle a vu les bénéfices de ce stage. «Je voulais éprouver cette situation de survie moi aussi, même si c’était de manière très modeste, car bien sûr je savais que je pouvais remonter dans ma voiture à tout moment», reconnaît-elle.

De ce séjour, Christelle aura retenu les trois fondamentaux pour survivre en nature : construire un abri pour se protéger du soleil ou de la pluie, faire du feu pour se réchauffer ou cuire un aliment et trouver de l’eau. Utile mais pas assez pour faire face à la fin du monde. «On découvre la survie, on y est pas formés», relativise-t-elle. Et pas question pour elle de passer en mode survie avant l’heure : «Je suis toujours contente d’avoir du confort et je n’ai pas l’intention de dormir sur une planche de bois, dit-elle. Mais cette expérience m’a apporté de la sérénité et de la confiance en moi, car j’ai réussi à dormir dehors et à me passer de vrais repas pendant deux jours.» Pour le moment, Christelle et son mari ont vendu leur voiture, mais «c’est plus dur de se passer d’une voiture au quotidien que de faire un stage de deux jours dans la nature», affirme-t-elle. L’autre challenge : faire démarrer un feu, ce sera leur activité du week-end, car elle n’y était pas arrivée lors du stage. Et pourquoi pas retenter l’aventure, en stage ou simplement entre amis. Une chose est sûre pour Christelle : «J’ai envie de tester encore dans ma chair ce mode de survie.»

(1) Selon un sondage de l’ONG LanDestini et de l’Ifop, réalisée du 8 au 10 avril 2019 auprès de 1008 personnes

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