Devoir conjugal : "Les femmes internalisent très tôt que leur valeur dépend du regard et du désir des hommes"

En 2019, la Cour d’appel de Versailles prononçait un divorce aux torts exclusifs d’une femme de 66 ans. La raison ? Elle aurait « refusé des relations sexuelles à son mari ».

Porté devant la Cour de cassation le 18 mars 2021, le verdict initial a été confirmé. Soutenue par des associations féministes, la plaignante a alors déposé un recours devant la Cour européenne des droits de l’Homme pour « ingérence dans la vie privée » et « atteinte à l’intégrité physique », comme le rapportait Europe 1.

Si aucun verdict n’a encore été rendu, elle a remis sur le tapis une “dette” archaïque qui pèse – majoritairement – sur les femmes depuis l’établissement du droit canonique au Moyen-Âge : le “devoir conjugal” (précisons que ce « devoir » ne figure pas dans le Code civil, mais que la jurisprudence continue d’interpréter les dispositions de ce dernier en ce sens, l’article 215 du Code civil statuant que « les époux s’obligent mutuellement à une communauté de vie »). 

Alors que la libération de la parole des victimes de violences sexuelles et sexistes se défait peu à peu des carcans patriarcaux, il convient, selon Fanny Anseaume auteure de Le devoir conjugal, on en est où après #MeToo (Ed. Leduc) de questionner cette injonction sexuelle, qui balaye d’un revers de main la notion de consentement

Marie Claire : Si le tabou autour du viol conjugal se lève petit à petit, le devoir conjugal, qui questionne également consentement et désir reste tu. Comment expliquer qu’en 2022, cette « dette » soit encore une réalité internalisée ? 

Fanny Anseaume : « Comme je le décrypte dans mon essai, le devoir conjugal a des racines très anciennes. Il remonte au Moyen-Âge et à la nécessité reproductive de l’union, des mariages, de la conjugalité. Il ne faut donc pas minimiser l’énorme héritage judéo-chrétien qui pèse encore lourd, même si on arrive heureusement à trouver des fenêtres de liberté et à tirer des fils. 

Dans votre essai, vous évoquez plutôt un “devoir sexuel” qui contourne le consentement au profit de la paix sociale. Pourquoi ce dernier pèse-t-il plus sur les femmes dans les relations hétérosexuelles ?

En tant que femme, on nous apprend très tôt que notre valeur passe par le regard des hommes et le désir qu’ils peuvent avoir pour nous. Je pense qu’il est plus facile pour une femme qui n’a pas envie de faire l’amour de se sentir ‘flattée’ par le désir d’un homme et d’y aller – en se disant, ‘il a envie de moi’ – ou alors de se dire, ‘attention, si on ne fait pas l’amour, il va se désintéresser’, et donc d’avoir des rapports qui sont de l’ordre du devoir et pas d’un désir plein et spontané. 

Ce n’est pas une ‘peur’ qui touche des adolescentes ou des femmes découvrant leur sexualité. Des femmes adultes en couple, ou qui ont des rapports depuis longtemps répondent à ce schéma tant il est normalisé et perpétué dans le couple. 

Si beaucoup d’entre nous ont grandi avec ce « besoin » de devoir être validées par le désir des hommes, comment se détacher d’un schéma ancré dès l’enfance ? 

Je crois très fort en la psychanalyse (rires) qui mène à une mise à jour des fonctionnements. C’est le premier pas vers un détachement possible. 

Remplacer cette plénitude que l’on peut ressentir quand on est désirée, par une plénitude qui vient d’un accomplissement personnel (se dépasser, faire des choses pour soi…) peut se substituer à la reconnaissance extérieure, qui vient particulièrement du regard des hommes.

Il est important de se construire un regard qui permet de se rendre fière, indépendamment du désir des hommes.

Attention, ça ne se fait pas en un claquement de doigts et loin de moi l’idée de tomber dans une espèce de psychologie positive que je déteste. Mais ce regard permet de se rendre fière, indépendamment du désir des hommes. Ainsi, on va s’accomplir via des atouts autres que physiques et esthétiques. C’est primordial de savoir que notre corps ne sert pas qu’à plaire.

D’ailleurs, de l’autre côté, ça questionne aussi. Quand je faisais du rugby à l’université, je me souviens m’être dit que c’était fou d’avoir un corps qui me permette de faire autant de choses, avec force. Et c’était perturbant pour les garçons de voir que les filles préféraient ce sentiment de puissance et de solidarité à la possibilité d’être séduisante. 

Et dans le couple, comment déconstruire cette injonction avec son partenaire ? 

C’est dur, mais c’est possible. De toute façon, on ira nul part sans un échange, il faut que la personne en face puisse être capable d’entendre, de parler, de recevoir et partager.

Ce n’est pas aux femmes d’essayer de comprendre à quel point la vie des hommes est ‘compliquée’. 

Souvent, pour les hommes, c’est difficile de changer face au mouvement féministe parce qu’ils ont peur de perdre des prérogatives, ce qui est dommage et dommageable, parce que ce dialogue ferait avancer tout le monde. Les hommes auraient accès à plus d’intimité et une capacité plus grande d’empathie, tandis que les femmes auraient des compagnons capables de les comprendre et d’avancer avec elles, vers une sexualité plus égalitaire et jouissive. 

Quand je parle de dialogue, j’entends que ce n’est pas aux femmes d’essayer de comprendre à quel point la vie des hommes est ‘compliquée’. C’est aux hommes de montrer que la porte est ouverte pour initier une discussion qui concerne tout le monde. 

En vous lisant, on comprend que le devoir conjugal implique que dans les relations hétérosexuelles, l’envie des femmes est oubliée, comme moins importante. S’inscrivant dans un mouvement de libération de la parole, pensez-vous que la société peut encore voir bouger les lignes à ce sujet et tendre vers une sexualité égalitaire ? 

Je me souviens d’une interview de Virginie Despentes, où elle disait : ‘Il y a un problème avec le désir des hommes qui est partout et tout le temps, et un jour, il faudra qu’on en parle’. 

C’est très vrai, simple et en même temps immense. Moins représenté et connu, le désir des femmes leur est retiré et elles doivent se faire au désir des hommes. Voilà le chantier auquel nous faisons face. 

Dans une situation de couple égalitaire et dans lequel le désir conjugal n’existerait plus, une femme désirante serait autant considérée qu’un homme désirant. Alors oui, il faut faire de l’égalité des désirs une condition sine qua non pour aller vers du mieux. Est-ce que c’est la condition ou est-ce que c’est le résultat attendu ? Je ne saurais pas dire, mais cette égalité me paraît non-négociable. C’est une utopie, mais j’y crois ». 

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