Dis-papy, pourquoi tu nous saoules avec « Temps X » des frères Bogdanoff ?

  • Temps X, présentée de 1979 à 1987 par Igor et Grichka Bogdanoff, a été la première émission qui mêle prospective scientifique, science-fiction et pop culture à la télévision française.
  • L’émission, qui dépendait du département jeunesse de TF1, a marqué toute une génération.
  • Alain Carrazé, journaliste séries et cinéma de l’émission culte, raconte à 20 Minutes ses souvenirs.

Une porte ouverte pour explorer les mondes de l’imaginaire ! Nous sommes le samedi 21 avril 1979, il est 17h26, Temps X vient d’être lancée, en direct, sur TF1. Dans leurs combinaisons futuristes, signée
Thierry Mugler, au sein de leur vaisseau spatial,
Igor et Grichka Bogdanoff, deux jeunes animateurs piqués à Antenne 2 passionnés de romans de science-fiction, présente le premier magazine qui mêle prospective scientifique, science-fiction et pop culture, à l’aide d’une jeune équipe composée de Frédéric Lepage pour la science, d’
Alain Carrazé et François Jouniaux pour les séries et le cinéma, Michel Asso pour la musique, Francis Rousseau pour la BD et Chantal de Farcy pour le courrier à l’antenne. Un véritable Ovni atterrit sur le petit écran, qui marquera à jamais toute une génération de téléspectateurs.

« Je suis arrivé sur l’émission avant qu’elle n’existe », se souvient Alain Carrazé, journaliste, spécialiste des séries télévisées. En 1979, avec un copain d’école, François Jouniaux, Alain Carrazé a lancé le fanzine Star & Space Magazine, dédié « aux séries de SF de l’époque comme L’Âge de cristal, Cosmos 99, Star Trek qui n’était pas encore diffusé en France, et un peu au cinéma SF ».

« “Temps X” dépendait du département jeunesse »

Le duo de « fringants journalistes de 20 ans » apprend que TF1 prépare un magazine dédié à la SF. François Jouniaux écrit à Jacques Mousseau, directeur des programmes pour la jeunesse de TF1, afin d’écrire un article sur ce projet. « Temps X dépendait du département jeunesse qui faisait L’île aux enfants. Ça peut paraître aberrant, mais c’était comme cela », commente Alain Carrazé. Jacques Mousseau leur accorde un entretien avec les frères Bogdanoff.

« Nous sommes allés interviewer les Bogdanoff chez eux. On est restés une heure, mais ce sont eux qui nous ont interviewés », rit Alain Carrazé. Les jumeaux sont avant tout des littéraires et « n’avaient pas prévu de parler séries et cinéma » dans Temps X. A la fin de l’entretien, « ils nous ont proposé de leur donner un coup de main, on a dit “oui” », raconte Alain Carrazé.

« “Temps X” a fait l’effet d’une bombe »

Temps X, « magazine d’information et d’initiation », selon les mots de Jacques Mousseau, traite de l’actualité de la SF et explore les thèmes classiques du genre (robots, univers parallèles, empires galactiques, voyages interstellaires) mais également innovation technologique et scientifique au travers des reportages, des interviews, tournages, making-of, extraits de films ou de séries.

« C’est difficile à imaginer aujourd’hui, se remémore Francis Rousseau, cité dans le passionnant Nos années Temps X : Une histoire de la science-fiction à la télévision française (Huginn & Muninn), mais dans les années 1970, l’apparition sur un écran de télévision le samedi après midi, entre Denise Fabre et Garcimore, de quatre jeunes gens en combinaisons futuristes dans un studio transformé en vaisseau spatial a fait l’effet d’une bombe. » Temps X est tournée en direct sur le studio 3 de TF1, rue Cognacq-Jay, entièrement en incrustation.

« La scénographie de “Temps X” se voulait premier degré »

« La scénographie de l’émission se voulait complètement premier degré. Le vaisseau spatial, les costumes, etc. On ne tournait pas ça en ridicule. Une émission de variété avait un décor de variétés avec des nœuds pap et des paillettes, Temps X, c’était de la SF avec un décor de SF », raconte Alain Carrazé.

« Il y avait une double barre d’incrustation qui nous permettait de nous déplacer dans le décor. À l’époque, dans le journal de TF1, il y avait déjà ce procédé, mais il n’était pas question pour le présentateur de se déplacer », explique Grichka Bogdanoff dans le même ouvrage. Temps X est à la pointe de l’innovation télévisuelle.

« 99,99 % des courriers que l’on recevait à l’époque et de l’impact médiatique de l’émission portait sur Igor et Grichka, leur charisme, leur gémellité, leurs costumes, le vaisseau spatial. Rien sur les contenus », explique Alain Carrazé.

« Temps X traitait la SF de façon sérieuse »

« Aimer la SF était moins répandu à cette époque et surtout, beaucoup moins bien vu. La grande force de Temps X, c’était de traiter le sujet de façon sérieuse », se souvient Alain Carrazé. Les amateurs de SF « n’étaient pas honnis », mais « ceux qui avaient un intérêt pour le sujet se sentaient un peu esseulés et ignorés par les autres. »

Dès les premiers numéros, on y parle ainsi de Star Trek, de L’Incroyable Hulk ou encore du Seigneur des anneaux. On y reçoit le bédéaste Jean-Claude Mézières, l’auteur Arthur C. Clarke, le co-créateur de Valerian ou encore l’artiste H.R. Giger à qui l’on doit la créature et le vaisseau étranger d’Alien, le huitième passager, de Ridley Scott. « On n’avait aucune pression, ni celle de TF1, ni celle des spectateurs. On faisait ce dont on avait envie », se rappelle Alain Carrazé.

Douglas Trumbull, pionnier des effets spéciaux visuels en 1968 avec 2001, l’Odyssée de l’espace de Stanley Kubrick,
Stan Lee et Jack Kirby,
George Lucas sont interviewés pour Temps X. « C’était excessivement facile, tout simplement parce que ces gens-là n’intéressaient personne d’autre en France. Nous étions sans cesse sollicités pour des reportages sur des tournages, des interviews, ou des making-of inédits », analyse Alain Carrazé. Reportage sur le tournage de Doctor Who, montage du making-of inédit de Shining de Stanley Kubrick, déjeuner avec
Leonard Nimoy de Star Trek… Une liste de souvenirs qui donne le vertige à tout geek qui se respecte.

« “Temps X”, un écrin pour “La Quatrième Dimension” »

Quand on pense à Temps X, on pense évidemment aux séries. L’émission a diffusé entre autres des épisodes du Prisonnier, de Cosmos 99, ou encore d’Au-delà du réel. Des séries que l’on ne pouvait voir nulle part ailleurs à l’époque. « Ce dont je suis le plus fier, c’est La Quatrième Dimension », lance Alain Carrazé.

Une douzaine d’épisodes du chef-d’œuvre de Rod Serling avaient été diffusés dans les années 1960, une « insulte au bon sens », avaient alors commenté les spectateurs. Alain Carrazé propose la série à TF1 en 1984 : « Cette série est formidable, elle fait une demi-heure, mais elle est en noir et blanc et il faut la doubler », alerte-t-il.

TF1 prend le risque « probablement en raison de son format » qui permet à Igor et Grichka Bogdanoff de faire un magazine chaque semaine et de simplement jouer les hôtes pour présenter la série une semaine sur deux. « Avec Temps X, La Quatrième Dimension a pu trouver un écrin extraordinaire et maintenant, on la connaît en France », se réjouit Alain Carrazé.

Devant le poste, « un public de niche qui se sentait mal aimé et maltraité », estime Alain Carrazé. L’émission fait un tabac chez les 15-25 ans, les ados et même chez les 8-9 ans. « On voulait démocratiser un genre qui pour nous était aussi intéressant que les autres », résume le journaliste. Et d’ajouter : « On ne pouvait pas s’imaginer que cela allait intéresser autant les gens et surtout après tant d’années. Si on avait su cela, on aurait été écrasé par le poids de la responsabilité. C’est maintenant, avec les réseaux sociaux, que je m’en rends compte ».

De 1979 à 1987, Temps X a initié toute une génération à la pop culture, à la SF, aux séries télévisées… des genres jusqu’alors méprisés. Autant d’objets culturels qui sont depuis sortis du placard grâce à l’amour inconditionnel des téléspectateurs, désormais adultes, de cette émission, devenue culte !

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