ENTRETIEN. Bill Callahan sort « Gold Record » ce vendredi et il y chante d’or

Le chanteur américain Bill Callahan sort, ce vendredi 4 septembre, « Gold Record », un album qui navigue entre folk et country. Il s’y révèle plus serein que par le passé grâce, entre autres, à la paternité qui l’a transformé. Mais Bill Callahan n’est pas devenu mièvre pour autant. Même s’il attend à nouveau un heureux événement.

Pendant longtemps, Bill Callahan a promené son spleen, avec son groupe Smog puis sous son propre nom, le long d’albums qui naviguaient entre rock, folk et country alternative. Il y laissait paraître une colère rentrée chargée d’humour noir.

Depuis, l’Américain taciturne, âgé de 54 ans, a trouvé l’apaisement dans le mariage et la paternité. Sorti l’année dernière, après cinq ans de silence, le très beau, bien qu’un chouïa uniforme, Shepherd in a Sheepskin Vest , l’avait démontré.

Un an plus tard, Gold Record, qui sort de ce vendredi 4 septembre, enfonce le clou de manière plus ramassée, moins monochrome, avec quelques pointes d’humour. Il parle de cet album et de sa nouvelle vie au téléphone, depuis Austin (Texas) où il réside de cette voix grave et posée qui fait aussi le charme de sa musique.

Après Shepherd in a Sheepskin vest, vous revoilà déjà avec Gold Record. Vous étiez inspiré ces derniers temps ?

Je ne crois pas que cela ait à voir avec l’inspiration. Cela dépend du temps libre dont je dispose. Ces dernières années, j’ai dû apprendre à devenir père. Je crois que je ne suis pas très doué pour faire deux choses en même temps. Alors cela ne m’a pas laissé beaucoup de temps pour rêver à des chansons. J’ai eu plus de temps depuis mais cela va encore changer parce que nous avons un deuxième enfant qui arrive cette semaine !

Félicitations ! Garçon ou fille ?

Cette fois, on ne le saura que lorsqu’il sera né.

On risque de devoir attendre longtemps alors un nouvel album ! De toute façon, vous semblez fâché avec les délais comme vous le chantez dans Another Song

Pourtant, pour Gold Record, je m’étais fixé une date limite. J’avais commencé à écrire certaines des chansons avant le précédent album. Et je savais que si je ne m’y mettais pas rapidement, je ne pourrais peut-être jamais finir ce disque. Je partais en tournée et je voulais rester concentré là-dessus. À la fin de la tournée, j’ai calculé combien de temps il me restait. Je me suis donné huit jours pour chaque chanson, j’ai été très méthodique, c’est qui est rare chez moi.

À l’écoute de Gold Record, on a le même sentiment que sur Shepherd… On vous sent apaisé. Comme lors de ce concert l’année dernière à La Cigale à Paris…

Ah oui, je me souviens très bien de ce concert. Tout le monde semblait heureux d’être là, j’avais de très bonnes sensations. Quand j’ai commencé à faire des concerts, j’étais en bas de l’affiche. J’arrivais sur scène, personne ne me connaissait. Le public s’en foutait alors j’ai décidé que, moi aussi, je me fichais d’eux. C’est l’attitude que vous devez avoir quand vous débutez. Mais peut-être que j’ai gardé cette attitude plus longtemps que nécessaire…

Cela transpire dans votre musique, vos paroles. Il y a plus d’empathie…

Ce qui m’intéresse avant tout, c’est la nature humaine. En vieillissant, j’ai appris à mieux la comprendre. J’ai compris que tout le monde traverse des difficultés en essayant de faire au mieux. C’est difficile d’être humain. Alors je ne sais pas si avoir compris ça me rend plus heureux, mais plus empathique et gentil certainement…

Il y a sur Gold Record une reprise d’une de vos anciennes chansons avec Smog, Let’s Go To The Country. Vous y chantez « Let’s start a family, Let’s have a baby » (Fondons une famille, ayons un enfant…) Ces paroles sonnent différemment aujourd’hui ?

Évidemment. D’autant que sur la version originale, je ne finis pas mes phrases. J’avais laissé des blancs. Désormais, c’est bien plus facile de les remplir.

Le disque s’ouvre sur Pigeons et des paroles étonnantes : « Hello, I’m Johnny Cash. » Vous la finissez avec une phrase de Famous Blue Raincoat de Leonard Cohen. Une autre chanson s’intitule Ry Cooder. Faut-il y voir des hommages ?

Je pense que c’est important de montrer de la reconnaissance à ses aînés, de respecter les gens qui étaient là avant vous, qui vous ont aidé à vous construire. Il me semble qu’ils méritaient bien un hommage. Et puis Cash, Cohen, Cooder, ce sont des maîtres pour moi, parmi tant d’autres.

Certains de vos chansons sont comme des petites histoires. Est-ce qu’elles s’inspirent de la réalité ou sont justes des fictions ?

Elles ont toujours un pied dans la réalité, un autre dans le rêve. C’est plus simple que de tout inventer. Ce pied dans la réalité agit comme une ancre qui évite que la chanson se perde en mer. Et puis cela rend les choses crédibles.

Ces chansons sont aussi ma manière d’exprimer mes sentiments. The MacKenzies, par exemple, s’inspire d’un couple âgé rencontré il y a trente ans. Ils sont le point de départ du morceau mais les 90 % restants sont de la fiction. Je joue souvent sur les métaphores. Là, je parle de notre besoin d’avoir des parents ou d’être des parents pour quelqu’un.

Sentez-vous que la paternité a changé le musicien ?

J’ai évolué, forcément. De toute façon, je suis quelqu’un de très malléable. Je n’ai pas des opinions fermes, j’essaie de rester ouvert. Et puis j’adore me tromper. Une fois que vous vous rendez compte que vous avez eu tort, ça vous apporte une sorte de clarté.

Plus le temps passe, plus j’essaie de faire en sorte que ma conscience reste en éveil et d’intégrer cela à ma musique. Je ne crois pas aux miracles mais je pense qu’il y a de la magie dans ce que nous faisons au quotidien, ne serait-ce que se réveiller et sortir du lit. La vie est magique.

Sur Protest song, vous chantez que les chansons protestataires sont inutiles. Cela ne vous chatouille pourtant pas avec tout ce qui se passe en ce moment aux États-Unis ?

Je dis juste que je ne pense pas que ce genre de chansons puisse aider qui que ce soit. J’espère que mes chansons apportent du réconfort aux gens mais je ne suis pas là pour apporter des solutions, pour dire ce qui est bien et ce qui est mal.

Et puis les chansons protestataires se périment vite. Qui a envie d’écouter aujourd’hui une chanson sur Nixon ? Je n’ai rien contre mais, bon, une mauvaise chanson protestataire, ça ne fait qu’empirer les choses.

Avant la sortie du disque, vous avez publié, chaque lundi sur Internet, une chanson. Pourquoi cette méthode pour dévoiler Gold Record ?

Aujourd’hui, la plupart des gens écoutent de la musique en streaming. Je ne viens pas de là. J’ai grandi en faisant des disques. Quand je rentre en studio, je réalise un produit physique. Le streaming, ce ne sont que quelques mots sur un écran d’ordinateur. Vous cliquez dessus et puis il y a 5 000 disques que vous pouvez écouter. On passe d’une chanson à l’autre, c’est impossible de rester concentré. Alors, j’ai cherché un moyen de rendre la sortie de Gold Record plus excitante. En livrant une chanson comme un petit cadeau à attendre tous les lundis.

Cela fait plus de trente ans que vous faites de la musique. Comment résumeriez-vous votre parcours ?

Je n’ai jamais eu de grandes attentes et j’ai toujours été heureux comme ça. Depuis le jour où j’ai quitté la fac, je me suis dit que j’allais faire de la musique pour le reste de ma vie. Tout ce qui a toujours compté, c’était de pouvoir enregistrer un disque puis de le sortir sans jamais trop me soucier de comment il était perçu. Qu’il se vende bien ou pas, l’important était de pouvoir en faire un autre ensuite. Je pense que c’est la bonne attitude parce que cela permet de traverser les hauts et les bas.

Et puis, pour chaque disque, l’accueil varie selon les pays. Un coup, l’Espagne adore mais pas la France ou la Pologne. Un autre, la France adore mais pas les autres pays. Ça doit résonner différemment selon les cultures de chaque pays. Mais l’important, c’est de se dire que s’ils n’ont pas aimé le précédent, ils aimeront peut-être le suivant.

Gold Record. Drag City/Modulor. 38 min, 10 titres

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