Farnoush Hamidian, mannequin iranienne exilée : "Le futur de mon pays est entre les mains des femmes"

C’est sa mère qui l’a poussée à quitter sa terre natale, le nord de l’Iran, où elle est née et a grandi dans l’insouciance et l’amour de la poésie, pour Hambourg.

Farnoush Hamidian, 34 ans, est aujourd’hui mannequin en exil entre Paris et l’Allemagne. Pour vivre libre et exercer son métier d’image sans risque, elle a dû laisser sa vie derrière elle. De loin, elle observe maintenant ses soeurs iraniennes embraser son pays, où vivent encore sa famille et ses amis.

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Farnoush Hamidian, porte-voix d’une jeunesse iranienne en colère

Elle les voit se révolter contre l’impunité du régime des mollahs, à travers sa police des moeurs qui a tué Mahsa Amini en septembre 2022 car ses agents estimaient que la jeune femme ne portait pas son voile correctement.

À 22 ans, cette Kurde est devenue le visage d’une révolution des Iraniennes, soutenues comme rarement par leurs compatriotes masculins, qui rejettent le port du hijab obligatoire et nombreuses autres restrictions de liberté. Une lutte durement réprimée mais qui dure tant bien que mal depuis des mois.

Lorsqu’elle était adolescente, Farnoush Hamidian a elle aussi été victime de la police des moeurs. À 16 ans, pour avoir transporté un CD emprunté à un ami, elle a été interceptée par des agents et a passé six heures dans leurs mains, à subir des coups. Un traumatisme qui lui est resté en tête pendant de longues années et qu’elle détaille dans le média allemand Welt.

Même à l’autre bout du monde, la modèle porte fièrement la voix de la jeunesse iranienne en colère sur ses réseaux sociaux. À Marie Claire, elle assure que cette révolution historique est sur le point de transformer durablement son pays.

Marie Claire : Comment vivez-vous le fait d’être à des milliers de kilomètres de cette révolte des femmes en Iran, votre pays ?

Farnoush Hamidian : Je ressens une certaine suffocation. Comme tout Iranien à l’étranger, j’ai été dans une situation terrible là-bas et j’ai été obligée de quitter mon pays. J’ai beau être très loin, cela ne veut pas dire que mon esprit ne sont pas préoccupé par ma famille et mes amis qui sont encore là-bas. Mon coeur et mon âme sont en Iran.

Pour autant, il y a tant de choses que je peux faire depuis Paris. J’essaye par exemple d’être mise en relation avec Human Rights Watch et de collecter des informations, des centaines de pages de documents sur la situation, afin d’extrader des responsables politiques iraniens.

Des années d’exactions contre les civils

Que ressentez-vous après la mort de Mahsa Amini ? Cette tragédie est-elle inédite ?

Le meurtre de Mahsa Amini s’est déroulé en plein jour, causé par la police des moeurs. En 43 ans, le régime des mollahs a tué des milliers de personnes chaque année. J’ai malheureusement d’autres exemples en tête : en 2020, la défense anti-aérienne iranienne a abattu un vol de tourisme ukrainien par erreur et tué 176 personnes à bord [entrainant des manifestations anti-gouvernementales dans le pays, ndlr]. Avant cela, en 2019, 1 500 personnes ont été tuées en un mois par les forces de l’ordre locales lors de manifestations.

La frustration des civils iraniens a flambé à la mort de Mahsa, d’autant que la jeune femme n’était même en protestation contre le gouvernement. Après ce drame, nous avons commencé à comprendre que, quelque soit notre position, nous soyons contre le régime ou que nous marchions pacifiquement dans la rue, nous allions être tués.

Après Mahsa Amini, il y a eu le meurtre de Hadis Najafi [militante abattue de plusieurs balles par la police iranienne selon des manifestants, ndlr]. Puis celui de centaines et centaines d’autres jeunes âmes, dont 60 avaient moins de 17 ans. Certaines n’avaient que 8 ans.

Si nous ne mettons pas un terme à ce régime, le monde entier sera menacé.

Avez-vous des nouvelles de vos amis pris dans cette révolte ? Êtes-vous inquiète ?

Ce n’est pas une simple révolte. Il ne s’agit pas d’une partie non-éduquée ou spécifique de la société qui descend dans la rue. C’est une révolution menée par des femmes, qui a déjà provoqué l’emprisonnement de tant de jeunes que je connais personnellement. Malheureusement, certaines de ces personnes sont détenues, capturées et torturées au moment où nous parlons. Le nombre de décès survenus au cours des six dernières semaines ne peut être retracé avec précision, en raison du blocage d’Internet et de l’arrestation de plus de 16 000 personnes.

Le gouvernement attaque les universités, tue nos intellectuels, nos scientifiques, grosso modo les cerveaux du pays. Ainsi la raison pour laquelle nous sommes déterminées à faire cette révolution n’est pas seulement le port obligatoire du hijab, c’est un combat contre la théocratie, la dictature, le sexisme, l’apartheid entre les sexes, les exécutions extrajudiciaires, les aveux forcés, le financement du terrorisme, pour n’en citer que quelques-uns.

Comment font vos proches pour continuer à résister malgré la répression ? 

Ils n’ont pas le choix, il n’y a pas de retour possible. Si nous ne mettons pas un terme à ce régime, le monde entier sera menacé. L’avenir de notre jeunesse, en particulier, serait détruit. Nous devons mettre fin à un génocide. Le futur de mon pays est entre les mains des femmes iraniennes.

« Être mannequin est une protestation contre le régime iranien »

Votre métier de mannequin est directement lié à votre apparence. Imagineriez-vous l’exercer en Iran ?

Mon travail y est considéré comme illégal. Pour devenir la première mannequin iranienne de renommée internationale après la révolution de 1979 [date à laquelle le pays est devenu une République islamique, ndlr], j’ai brisé beaucoup de tabous et fait tomber beaucoup de murs. En fait je me suis battue pour cela depuis mon adolescence.

En Iran, les mannequins peuvent être arrêtés, emprisonnés et poursuivis en justice. À cause de cela, cela fait deux ans que je n’ai pu visiter mon beau pays, voir ma grand-mère, mes amis ou même la maison dans laquelle j’ai grandi. Ma carrière est la définition même de la protestation contre le régime iranien et du droit de porter ce que je veux, d’apparaître comme je veux et d’être libre. Après cette révolution menée par les femmes, je m’assurerai que le corps de la femme iranienne soit également célébré.

Les Iraniennes ne demandent pas de soutien financier ou militaire.

Ne vous méprenez pas, ce que nous essayons de faire n’est pas contre l’Islam. Il s’agit de la liberté de choix. Pour vivre en paix et en harmonie avec toutes nos différences. Surtout que l’Iran est un mélange de chiites, de sunnites, de chrétiens, de juifs, de bahaïs et de zoroastriens. Nous voulons pouvoir choisir ce que nous pensons, comment nous nous habillons, et que les femmes aient les mêmes droits que les hommes. Je veillerai à ce que les autres femmes iraniennes qui souhaitent devenir mannequins aient le choix de le faire.

Quelle est la suite pour l’Iran ?

Je pense que nous avons déjà gagné cette révolution, mais que le monde ne le sait simplement pas encore. Nous sommes dans le dernier chapitre du régime iranien, et l’avenir de mon pays va changer l’avenir du monde. Après cela, il n’y aura plus personne pour financer le Hezbollah [mouvement armé chiite libanais et allié de l’Iran, ndlr], ou toute autre organisation terroriste dans le monde.

La mort de Mahsa Amini a déclenché une vague de solidarité à l’international, que pensez-vous de ce soutien ?

Les Iraniennes ne demandent pas de soutien financier ou militaire. Ce que nous demandons au monde, c’est qu’il soit simplement le reflet de nos voix, que la communauté internationale bloque et expulse les responsables iraniens vers le pays afin qu’ils puissent être tenus responsables de leurs actes là-bas. Nous aimerions avoir l’opportunité de les traduire en justice.

Le reste, la jeunesse iranienne s’en charge déjà.

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