"Il est complètement largué, en fait" : ces couples qui se découvrent professionnellement en télétravail

Témoignages. – Pour beaucoup, le confinement est l’occasion de voir pour la première fois son conjoint travailler. De l’entendre parler à ses chefs, répondre à ses collègues ou traiter des urgences. Et, parfois, de lui découvrir un nouveau visage très éloigné de celui qu’on connaît en privé.

Certains jours, la même scène se produit toutes les dix minutes. «Antoine* se lève, traverse le couloir en courant à toute vitesse, complètement paniqué, et vient me dire, parfois avec les larmes aux yeux, qu’il n’a aucune idée de ce qu’il doit faire, raconte Candice*, sa compagne, mi souriante, mi agacée. Il est complètement largué, en fait.»

Confinée avec lui dans leur appartement lillois, Candice a découvert que son compagnon ingénieur, esprit ultra-logique et sérénité à toute épreuve, était en fait une boule d’angoisse au travail. «Il est toujours très sûr de lui et de ses compétences, dans son domaine professionnel mais aussi dans tout ce qui relève des mathématiques, comme nos finances, par exemple. Là, quand il vient me voir parce qu’il panique, il m’explique qu’il ne sent pas légitime, pas assez bon.»

“Il n’ose même plus bouger de sa chaise”

Quand elle lui demande pourquoi il ne demande pas conseil à son manager, il lui répond qu’elle ne peut pas comprendre. «En réalité, je crois qu’il a peur de déranger son chef», nous dit-elle. Surprenant, de la part d’un jeune homme toujours très à l’aise en public, avec des tas d’amis et un goût prononcé pour les rencontres. «Il pose beaucoup de questions, s’intéresse aux autres, sans une once de timidité et avec beaucoup d’assurance, s’amuse Candice. Antoine, c’est le pragmatique, celui qui sait.»

Qui sait, notamment, comment on gère de front une carrière brillante et une vie privée épanouie, et qui ne se privait pas de l’expliquer à sa femme lorsqu’elle travaillait comme commerciale, jusqu’à il y a deux mois (enfin, jusqu’à ce qu’il change de poste cet été – ce qui a peut-être à voir avec son nouveau comportement). «Il me critiquait beaucoup quand je finissais tard, acceptais des réunions à 18 heures ou répondais aux mails sur mon téléphone. Il m’expliquait comment gérer mes relations professionnelles, poser des limites, mettre mon travail en valeur dans l’entreprise…», énumère Candice. Des préceptes qui volent en éclat aujourd’hui, sous les yeux de la jeune femme. Complètement perdu la plupart du temps, Antoine doit mettre les bouchées doubles sitôt qu’il a compris ce qu’on attendait de lui. «Par moments, il n’ose même plus bouger de sa chaise, ne serait-ce que pour m’aider à monter les courses, m’envoie paître si j’ai le malheur de lui parler pendant qu’il travaille, répond à ses mails même après 20 heures…, s’amuse Candice. Honnêtement, il est assez ch***t.»

“Je crois que ça me fait un peu peur”

Passé l’effet de surprise, voir son conjoint aussi stressé peut être assez douloureux. C’est ce que ressent Valentin, un Parisien de 26 ans confiné avec Martin, son compagnon depuis quatre ans. Ce dernier travaille dans la fonction publique depuis septembre, dans une ambiance très tendue. Service désorganisé, demandes urgentes à répétition, rapports hiérarchiques électriques… Dès le début, Martin raconte à Valentin le chaos qui règne au bureau et le stress que cela engendre. Mais le constater toute la journée est une autre histoire. «Il est très en difficulté, presque démuni, je ne l’avais jamais vu comme ça, raconte Valentin. Ça ne ternit pas l’image que j’ai de lui, mais je crois que ça me fait un peu peur.»

Il faut dire que, dans la vie privée, tout se passe généralement sans accroc pour Martin. «Pour lui, tout est toujours facile, sans problème, sans source d’inquiétude. C’est moi, d’habitude, qui me retrouve dans des situations compliquées !» D’ailleurs, Martin est du genre flegmatique, tendance procrastinateur, à prendre les choses comme elles viennent sans trop se tracasser. «C’est pour ça que je le pensais bien armé face au stress. J’ai été de surpris de voir à quel point il se disciplinait au travail, avec un ton presque solennel et une posture hyper sérieuse toute la journée.»

En vidéo, comment évacuer son stress rapidement au bureau ?

“En fait, je pourrais travailler avec lui”

Fiona aussi a découvert que Jean*, son conjoint depuis cinq ans, était hyper organisé, «procédurier, même», insiste cette chargée de communication de 26 ans. Réveil à heure fixe, douche quasi chronométrée, longues plages de travail sans lever le nez de son écran, to-do lists ultra détaillées… «En privé, il saute un petit-déjeuner sur deux, ne supporte pas les routines et veut toujours qu’on bouscule nos habitudes. Et il n’est pas du tout précautionneux, il fait tout trop vite !» Du genre à secouer vaguement la couette pour faire le lit ou à oublier de réserver une chambre dans le seul hôtel du village quand le couple part en vacances en rase campagne. Très monotâche en privé – «il est incapable de couper un oignon et de répondre à une question en même temps» -, le jeune homme enchaîne les coups de fil professionnels, jongle entre les dossiers, règle les urgences les unes après les autres… «Il se repose beaucoup sur moi à la maison et n’est jamais responsable de rien, ni d’avoir oublié de descendre les poubelles ni de préparer le dîner. Je me rends compte qu’au travail, il donne l’impression d’avoir une énorme responsabilité et de la prendre très à cœur.»

Chef de projet dans une entreprise de livraison, le compagnon de Fiona gère de nombreuses équipes logistiques, à qui il doit donner des consignes et faire appliquer ses décisions. «Ça aussi, c’est nouveau, souligne-t-elle. En privé, c’est l’exemple type de celui qui, pour ne pas entrer dans le conflit, n’a aucun avis et dit oui à tout ce qu’on lui propose.» L’inverse, donc, du manager aux idées claires et au ton très assuré qui a transformé la cuisine en bureau. Un homme nouveau que Fiona a découvert avec plaisir et, avoue-t-elle, un peu d’admiration. «En fait, à la maison, il est un peu mon commis. Au bureau, il se comporte en chef, preuve qu’il en est capable. Je n’y aurais pas cru mais, finalement, je pense que je pourrais travailler avec lui, si l’occasion se présentait.»

*Ces prénoms ont été modifiés.

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