ils ont été managers et ne veulent plus jamais l'être

“Franchement, ça ne vaut pas le coup.” Manager pendant 13 ans dans un cabinet de conseil réputé, Sylvie* fait partie de ses cadres supérieures qui rêvent… de ne plus l’être.

“Même si le salaire est légèrement au dessus de la moyenne, ça ne justifie par le stress et les prises de têtes, le fait d’être coincée en sandwich entre, d’un côté, des deadlines complètement irréalisables, des budgets de plus en plus serrés et, de l’autre, des employés de plus en plus frustrés », commente-t-elle.

Et elle n’est pas la seule à s’être lassée de cette position hiérarchique autrefois hautement convoitée.

Un quart des femmes refuse d’être manager

Selon un sondage réalisé en mars 2021 par OpinionWay pour Indeed, 20% des cadres ne veulent pas gérer d’équipe au travail, un chiffre qui s’élève à plus de 25% sur la seule population féminine.

Parmi les raisons invoquées, près de la moitié d’entre elles estiment que cela représente trop de responsabilités (49%) et 72% pensent que cette fonction est trop stressante, d’autant plus depuis le début de la crise sanitaire qui a rendu – pour 54% des femmes interrogées – le management d’équipe un poil plus compliqué.

« La fonction de manager a été particulièrement mise à mal. De nombreux cadres s’en détournent, ou ne souhaitent même pas s’y essayer », confirme Eric Gras, expert du marché du travail chez Indeed France, interrogé par BFM.

Résultat ? 22% des femmes managers déclarent rechercher un autre emploi, contre 18% des hommes, comme le souligne une étude de 2020 réalisée par le Centre d’études et de recherches sur les qualifications (Cereq) sur un échantillon de jeunes actifs diplômés en 2010.

Un rôle qui prend beaucoup de temps

Parmi les raisons invoquées, le temps excessif qu’exige leur poste de manager actuel dans leur quotidien, a fortiori lorsque ces femmes sont en parallèle mère à temps plein.

Réunions à rallonge, bouclage tardif, dossiers à terminer à la maison : les contraintes intrinsèques à la fonction tendent en effet à entraîner un certain glissement du temps pro sur le temps privé, pénalisant a fortiori des femmes, voire des mères de famille, qui occupent de fait un second « emploi » – domestique, d’ordre privé et non rémunéré – en dehors des heures de travail officielles.

Car, comme le rappelle également le rapport du Cereq, les femmes assurent encore deux tiers des tâches ménagères au sein de leur propre foyer. « Ce problème des heures supplémentaires est l’une des raisons clés du faible nombre de femmes à des postes à responsabilités » défend l’avocate et professeure experte en droit du travail Joan C.Williams dans la Harvard Business Review.

“On peut difficilement imaginer qu’un changement soit possible si la voie rapide pour accéder aux postes de dirigeants exige un temps de travail qui exclut par définition la plupart des mères, et donc la plupart des femmes », commente-t-elle. Une réalité que confirme Justine, journaliste 38 ans, qui a refusé en décembre dernier une promotion alors qu’elle venait de tomber enceinte de son second enfant.

« Je sais qu’on peut avoir l’impression que j’ai craché dans la soupe, mais j’ai vu ça comme un cadeau empoisonné », confie-t-elle à demi-mots. « Les semaines sont déjà sport avec un enfant, alors avec un deuxième et des responsabilités en plus, je veux même pas imaginer. C’est le burn-out assuré ! »

Le manager, une hydre à deux têtes

D’autres femmes mentionnent, outre des journées à rallonge incompatible avec leur agenda de mère en chef, une charge émotionnelle qui vient s’ajouter à la charge mentale parentale.

« Parfois, j’ai l’impression d’avoir deux familles à gérer : la mienne, celle que je forme avec mon mari et mes 3 filles, et celle du boulot. C’est simple, je suis la personne à qui on se plaint, à qui on demande des services, qui doit arbitrer des conflits, double-checker que tout a été bien fait… », énumère Carole*, 59 ans, nouvellement gérante d’une agence immobilière dans le 93, qui souligne la difficulté de ménager les susceptibilités des uns et des autres.

Comme le soulignait Sylvie en introduction de cet article, les cadres sup’ ont le rôle un brin schizophrène de gérer des conflits d’intérêts entre travailleurs et dirigeants, avec le risque inhérent de déplaire aux uns ou aux autres en fonction de ses décisions. De quoi accentuer le risque de souffrir de bouffées d’angoisses et d’anxiété, voire de burn-out lorsque la pression ne cesse de s’accentuer.

« J’en suis arrivée à un point où je mens à mon équipe sur ce que vient de m’annoncer la direction car je sais que ça va les démotiver… et qu’ils vont m’en vouloir de ne pas avoir défendu au mieux leurs intérêts. C’est vraiment un rôle ingrat », ajoute-t-elle.

Un poste qui n’est pas suffisamment rétribué

Une position inconfortable qui, souvent, ne fait pas l’objet d’une rétribution digne de ce nom, 29% des femmes managers s’estimant mal ou très mal payées.

Or, effectivement, elles gagnent en moyenne 9% de moins que les hommes à conditions de travail égales, avec pour raison sous-jacente, la moindre disponibilité des femmes étant ou pouvant devenir mère de famille pour se dédier corps et âme à leur travail.

Comme le précise le rapport du Cereq, “compte tenu de la prépondérance des hommes aux postes de direction des entreprises, de la prégnance des réseaux et de la culture de l’entre-soi, les femmes sont susceptibles d’encourir une plus grande défiance des employeurs, (…) avec le présupposé d’un rapport au travail plus discontinu ou plus lâche chez les femmes du fait de leur implication dans la sphère familiale”.

Sorry, not sorry

 Résultat ? Quand on leur demande quel serait leur job idéal, 72% des femmes (contre 66% des hommes) assurent qu’il s’agit d’un emploi dans lequel elles seraient… managées.

Si certains experts y voient l’expression d’un manque de confiance en soi et d’assurance, ou encore une forme de satisfaction latente de la position occupée, d’autres l’analysent comme le symptôme d’une vision singulière de l’ambition aux antipodes des paradigmes capitalistes et patriarcaux jusque là proposés. C’est du moins ce que note Viviane de Beaufort, professeure à l’ESSEC qui publiait fin mai 2022 une étude mettant en lumière le phénomène d’opting out au sein des sphères de pouvoir, soit le refus du pouvoir de la part d’un nombre croissant de femmes.

“Il s’agit d’un choc de valeurs bien plus que d’un problème de gestion », résume-t-elle dans une interview au magazine Challenges qui a pu rencontrer beaucoup de déçues du monde de l’entreprise, qui dénoncent un décalage entre ce qui leur est demandé de faire par leur hiérarchie et la réalité du terrain. « Mon étude évoque une interpellation de fond sur le sens, accélérée par la crise, qui conduit des femmes à renoncer, non pas à leurs ambitions et à leur idéal, mais au système classique. Nombre d’entre elles se donnent le droit de poser des conditions et refusent lorsqu’il n’y a pas grand sens », détaille celle qui avait publié une étude similaire dix ans plus tôt, sur les relations entre femmes et pouvoir.

Une façon pour les femmes de (re)définir les contours de leur conception de la gestion d’entreprise, au risque de contribuer indirectement à (re)masculinisation des postes de managers et à un entre-soi décisionnaire testostéroné.

La solution ? Une transformation substantielle de l’entreprise par ceux qui les fondent et les façonnent, qui viendrait prendre en compte les aspirations contemporaines de salariés et (futurs) managers à l’aune d’une ère post-pandémie qui n’a pas fini de révolutionner nos façons (et nos envies) de travailler.

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