"Je ne suis pas allée à mon mariage"

Dans les bras de Lucas, je suis un peu sonnée. Nous sommes en vacances à Buenos Aires et il vient de me demander en mariage en m’offrant une bague magnifique, jadis portée par sa grand-mère. Sauf que nous marier n’était pas un projet, je ne l’avais pas envisagé.

Est-ce parce que je l’aime et que je ne doute pas qu’il en sera toujours ainsi que je réponds “oui” ? Est-ce parce que je vois là une preuve d’amour ? Alors que je sais pourtant que c’est à l’aune des petits riens du quotidien que l’amour s’éprouve. Est-ce parce que cet instant sur la terrasse de notre chambre d’hôtel incarne fidèlement mes rêves de petite fille que je me projette aussitôt ?

Je vois ma robe de mariée en soie brodée, la pièce montée coiffée des figurines de mariés, je vois la noce et tout son tralala, les enfants d’honneur, comme je l’ai si souvent été. Je raffolais du cérémonial, vêtue de ma panoplie de princesse. Et j’étais servie, on s’épouse beaucoup dans ma famille : “On officialise, on scelle deux destins, on fait les choses bien”, résume ma mère.

Elle m’enchantait quand elle lançait : “Un jour, ce sera toi la mariée. Tu auras les plus belles noces, ma chérie.” Toutes ces images dansent devant mes yeux et je ne vois pas la mèche du malentendu qui vient de s’allumer. Et qui ne va pas tarder à me consumer.

De retour en France, je me sens bizarre, flottante

Quelque chose ne tourne pas rond. Tout le monde s’en amuse, voyant là “l’effet mariage”. Aux anges, maman propose d’emblée de jouer les wedding planners. Mes frères se sont mariés chez leur belle-famille, c’est enfin son moment. Je prends peu à peu conscience que ce n’est pas tout à fait moi qui ai accepté de me marier mais la fillette que j’ai été.

Syndrome Barbie se marie, en mode retour du refoulé. Ces images d’Épinal de noces somptueuses me sont douces, mais comme des vestiges de fantasmes enfantins. Je suis déjà engagée avec Lucas, je n’ai pas besoin d’un consentement figé sur papier. Notre couple repose sur un pacte implicite, je veux que ça marche entre nous, que l’on construise, que notre amour reste vivant, c’est un désir profond ; si on se marie, ça “devra” marcher, il y a comme une obligation de résultat.

Je fais un déni de mariage comme on fait un déni de grossesse. Je laisse couler les semaines dans un état de dissociation de moi-même.

Le mariage respire le retour sur investissement des efforts consentis pour honorer les serments échangés. J’ai toujours senti un danger avec les cadres trop bordés, ça menace mon équilibre. Je m’épanouis dans les contours flous. En plus, j’ai vécu le concept de l’intérieur. J’ai eu une histoire d’amour avec un homme marié pendant trois ans. Ça ne donne pas envie.

Je peux encore limiter la casse et tout arrêter

Le mariage a lieu dans sept mois – mais, tétanisée à l’idée de meurtrir Lucas autant que mes parents et sans doute aussi par lâcheté, je fais un déni de mariage comme on peut faire un déni de grossesse. Je ferme les écoutilles et je laisse couler les semaines qui suivent dans un état de dissociation de moi-même. Ça tombe bien, maman balise le terrain pour tout, je n’ai qu’à enfiler des robes, goûter des aumônières, des verrines, des consommés, dans une sorte de sidération active, tandis que, dans ma tête, j’attends.

J’attends le revirement inopiné qui me libérera. Car cela va forcément s’arrêter, n’est-ce pas ? D’autant que le doute m’assaille. A-t-on vraiment un avenir, Lucas et moi ? Fonder une famille ? Je l’aime et je ne veux pas le perdre mais, par intermittence, je cesse de croire que je peux l’aimer pour la vie. Je n’ai toujours pas d’alliance vingt-deux jours avant le mariage. Aucune ne me plaît ni ne me va, même celle ajustée par le joaillier, car j’ai perdu 6 kg.

L’agitation autour de moi se fait tourbillon. Lucas fait les ultimes retouches à sa redingote, maman coordonne ses robes et ses capelines, papa a réservé une Bugatti pour me conduire à l’église puis à leur propriété, pour le dîner ; mes futurs beaux-parents, qui vivent à l’étranger, ont atterri en France.

Moi aussi j’atterris, seize jours avant le mariage. Ce 26 juin, Lucas est en déplacement professionnel. Je me réveille en me voyant à la mairie et je suffoque : je n’aurai jamais le courage de dire “non” le jour J, je vais donc me marier. Une fraction de seconde, j’abandonne : “Tant pis, au moins, je resterai fidèle à mes rêves de gamine et aux traditions familiales, mes parents seront contents, Lucas sera content, sa grand-mère, que j’estime beaucoup, aussi.”

Je ne suis pas encore mariée que je remise déjà mes convictions quand une issue m’apparaît : et si je sautais du train en marche ? “C’est ça, je ne vais pas à ce mariage.”

Je téléphone alors à la grand-mère de Lucas, j’ai confiance en elle : “J’aimerais vous voir, j’aimerais vous rendre votre bague.” Elle comprend aussitôt. Quand j’arrive chez elle, sa douceur m’enveloppe et j’éclate en sanglots. C’est elle qui prévient mes parents et ceux de Lucas.

Un supplice doublé d’un cauchemar

Comment Lucas aurait-il pu supporter de m’entendre lui dire : “Je t’aime, nous sommes heureux, gardons notre vie telle qu’elle est. Si on se marie, on va se perdre” ? Il voit un prétexte dans mon rejet du mariage et le prend pour lui. Les spasmes de ses fossettes trahissent la colère que masquent ses yeux humides quand il m’oppose : “Tu veux rester fidèle à toi-même, dis-tu ? Tu pourrais avoir l’honnêteté de dire que tu ne m’aimes plus.” J’aurais préféré.

Ses bras m’interdisent de l’approcher tandis que j’argumente : “Nous avons tout pour nous, tout pour nous construire une belle vie, on s’aime.” “C’est trop tard, je n’y crois plus. C’est fini. Et… tu ne pleures même pas !”, me reproche-t-il.

Pendant cinq mois et demi, il refuse tout contact. Par sa grand-mère, je sais qu’il va aussi mal que moi

S’il savait, je suis au-delà des larmes depuis tant de mois. Avec maman, pourtant si aimante, ça vire au psychodrame. Qu’elle me sermonne, je m’y attendais, mais je découvre une furie emportée par sa déception : “Capricieuse ! Immature ! Égoïste ! Je ne vais pas te pardonner de sitôt !”

Elle m’en veut d’avoir gâché “sa” fête. Peut-être aussi était-ce son mariage qu’elle revivait à travers le mien, d’où le coup de grâce : “Ce n’est pas la peine de venir à la maison, je ne veux pas te voir !” La surprise vient de mon père, placide comme un négociateur du GIGN : “Tu ne nous as pas fait de crise d’adolescence, on aurait dû se douter que ça nous tomberait dessus un jour. Quand même, tu aurais pu te réveiller plus tôt. Tout est prêt.” “Tout sauf moi, papa.” Il a dodeliné de la tête, comme toujours quand il est ému.

Le jour de mon mariage

Converti en garden-party, je le passe seule chez moi. Chaque chuintement de l’ascenseur me laisse espérer le retour de Lucas, mais la nuit d’été tombe sans un signe de lui. Je suis libre, mais l’homme que j’aime m’a quittée.

Pendant cinq mois et demi, il refuse tout contact. Par sa grand-mère, je sais qu’il va aussi mal que moi. Je mûris, je comprends que j’avais besoin de prendre mon envol sans mes parents comme filet de sécurité et de dénouer le lien avec la petite fille choyée.

Un jour enfin, nous nous revoyons. Un verre. Un dîner. Une nuit. À son tour de douter : “S’aimer suffit-il ? A-t-on vraiment un avenir ?” “On ne le sait qu’après”, tranche sa grand-mère. Dont acte.

Nous avons à nouveau emménagé ensemble et, depuis cinq ans, je porte ma bague pour, je l’espère, une longue vie de fiançailles.

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