Je suis seule à Noël, comme 10 millions d’autres Français

Un Uber Eats commandé auprès de mon resto italien préféré et l’intégrale de Sex and The City en HD : c’est ainsi que j’ai passé Noël l’an dernier. Seule, avec pour unique compagnie Pistache, la chienne des amis que j’avais accepté de garder dans leur 100m2 pendant leur escapade en amoureux.

Je vivais alors à l’étranger, dans un pays où Noël rime avec 35 degrés et, en pleine séparation conjugale, je n’avais pas vraiment eu d’autres choix que de passer Noël confortablement installée sur ce grand canapé et à m’engloutir une généreuse part de Parmigiana.

Et telle une Carrie Bradshaw qui passe le réveillon du 31 en tête-à-tête avec son petit écran, je ne me suis pas plus émue que ça de ma situation, a priori, peu enviable sur le papier.

Certes, ce n’était pas le Noël le plus réjouissant de mon existence et je me suis bien gardée de m’en vanter sur les réseaux sociaux, mais est-ce que cela m’a profondément déprimée ? Pas tant que ça.

Au contraire, ça m’a forcée à faire un léger bilan de tiers de vie, de poser les bases de l’année à venir, et à apprécier ma propre compagnie. Bref, un cadeau que l’on se fait rarement.

Et je ne suis d’ailleurs pas la seule à avoir franchi le pas.

Une solitude salvatrice

C’est aussi le cas de Chloé, 30 ans et fille de parents divorcés, qui un beau jour de 2019 en a eu ras-le-bol de choisir entre passer Noël avec son père ou le célébrer avec sa mère.

“C’est toujours la croix et la bannière pour réunir tout le monde, certains ne veulent même pas faire de cadeau, l’ambiance n’est jamais folle… bref, entre ça et la fin de mon CDD, je n’étais pas au top de ma forme !” Résultat ? La jeune femme annonce à sa famille qu’elle passera Noël seule et booke dans la lancée une semaine de vacances à Rome, histoire de passer des fêtes façon Dolce Vita.

“J’avais envie de me retrouver seule, de faire le point de voyager…. et je ne l’ai pas regretté. J’ai passé mes journées à marcher à travers la capitale, à prendre le soleil… Ça m’a fait un bien fou !”, raconte la journaliste qui a rejoint les 20% de français qui traversent régulièrement ces 24h de célébrations en solitaire.

Selon le psychologue Arthur Cassidy, s’autoriser un Noël introspectif peut s’avérer en effet extrêmement libérateur. “Nous vivons dans un monde où ne pas se conformer aux conventions se révèle souvent très excitant ! », confirmait-il sur la BBC en 2014.

Mais cette solitude choisie et bienfaitrice reste toutefois le lot d’une poignée de privilégié.e.s, la majorité de nos témoins nous confient un isolement souvent contraint et difficile à supporter.

Selon un sondage de l’Ifop pour l’association Dons Solidaires, 30% des français confient que la perspective des fêtes de fin d’année à tendance à les attrister, avec la solitude pour principale raison pour 27% d’entre eux.

Longue distance, petits budgets et familles éclatées

En cause ? Des liens familiaux distendus, voire brisés, doublés de contraintes financières et/ou professionnelles, qui font le plus souvent d’un Noël en solo, une douloureuse fatalité.

Américaine expatriée, Amanda 30 ans, se retrouve ainsi pour la première fois dans cette situation en 2017 alors qu’elle vient d’arriver en France en tant que jeune fille au pair auprès d’une famille parisienne.

« Je n’avais pas un rond pour me payer un retour au Etats-Unis, pas un ami à Paris et mes employeurs ne s’étaient pas spécialement préoccuper de mon sort. J’ai donc passé Noël seule dans mon lit, à regarder des films et à manger du taboulé premier prix”, se souvient celle qui explique, sans plus de précision, ne pas être très proche de sa famille vivant outre-Atlantique. « Finalement, j’ai ‘survécu’ et c’était presque une soirée comme une autre, mais je trouve tout de même que c’est vraiment déprimant de passer Noël sans personne”, juge-t-elle.

[En 2017], j’ai passé Noël seule dans mon lit, à regarder des films et à manger du taboulé premier prix.

Un sentiment que partage Inès, 25 ans, qui après avoir réveillonné en tête-à-tête avec sa mère pendant des années, se retrouve désormais confrontée à une solitude abyssale depuis le décès de cette dernière.

« Je le vis super mal. C’est une période super dure. Tout le monde est en famille, part de Paris… c’est extrêmement lourd. Alors, généralement, si je ne le fais pas avec des amis en mode chill, sans cadeau, je reste chez moi et j’attends juste que ça passe. Je mets littéralement ma vie en pause le temps que tout le monde fasse les fêtes », raconte la jeune femme la gorge serrée, qui rêve de pouvoir s’offrir un séjour à l’étranger où Noël ne fasse pas l’objet d’un tel vacarme folklorique.

« Ce qui m’énerve le plus, c’est les gens qui t’envoient un sms ‘Joyeux Noël’ alors qu’ils savent très bien les conditions dans lesquelles je le passe. Ils n’arrivent pas à comprendre combien c’est douloureux », conclut-t-elle, fustigeant l’extrapolation d’une fête avant tout religieuse.

Se faire plaisir malgré tout

Quant à Jane, 72 ans, mère d’une fille unique vivant à Hawaï, à l’autre bout du monde, passer Noël seule est devenue une habitude.

« Je reste à la maison, je me cuisine un bon petit repas, je regarde un film, je me détends », confie cette ancienne prof d’anglais qui, comme nos autres témoins, soulignent qu’elle s’autorise “au moins” un repas un peu exceptionnel, “comme du canard par exemple”. “Pour ma part, j’aime bien m’acheter un petit peu de foie gras et des petits fours histoire de me faire plaisir », abonde Inès.

Même sans un sou, Amanda nous déclare avoir siroté un peu vin rouge sous sa couette tout en regardant Netflix. Quant à Chloé, auto-exilée à Rome pour la fête sainte, elle avait décidé de miser sur un bon plat de pâtes à la truffe. « Parce que j’adore ça et que j’avais décidée de tout m’autoriser ! », justifie-t-elle

Un stigmate socialement construit

Que la solitude à Noël soit pesante ou libératrice, nos témoins pointent finalement la pression d’une société normative et son influence insidieuse dans la création même de ce sentiment de solitude qui peut s’en dégager.

Finalement, c’est moins la solitude à Noël qui serait source d’angoisse et de peine que l’idée socio-culturellement construite que l’on se fait de cet isolement. “En fait, c’est pas tant d’être seule à Noël qui est triste, c’est tout le tapage qui va autour, les cadeaux que tu devrais recevoir ou offrir, la joie et le bonheur que tu devrais ressentir. Et le fait que tout le monde soit en famille, alors que toi, tu n’en as pas ou plus”, souligne Inès.

Une analyse partagée par Chloé qui, en partant à Rome, a aussi voulu se libérer d’une tornade de traditions oppressantes, de la tenue vestimentaire à adopter le jour J à la préparation des festivités en passant par l’incontournable chasse aux cadeaux.

J’ai noyé le poisson, je voulais pas qu’ils aient pitié de moi. Même si ce n’était pas de ma faute, j’avais très honte de dire que j’avais passé la journée seule dans mon lit.

Et si sa décision a bien été accueillie par une partie de sa famille, l’autre est restée dans l’incompréhension. “Ça dépassait complètement mon père que je voyage seule ET que je sois de surcroît seule pour Noël. Il trouvait ça super déprimant, il avait vraiment de la peine pour moi”, raconte-t-elle en ajoutant que même la propriétaire de son Airbnb romain a insisté pour la recevoir à dîner durant son séjour, tant elle semblait désolée de sa solitude.

Quant à Amanda, elle a pris soin de rester vague quand ses employeurs lui ont demandé ce qu’elle avait fait pour Noël. “J’ai noyé le poisson, je voulais pas qu’ils aient pitié de moi. Même si ce n’était pas de ma faute, j’avais très honte de dire que j’avais passé la journée seule dans mon lit », avoue-t-elle.

Noël, sans pression familiale ni sociétale

Or pourquoi devrions-nous être plus gênée d’avouer que nous avons été seules le 24 ou le 25 décembre que 22 ou le 23 du même mois. “En Occident, l’isolement social est encore très stigmatisé : la norme sociale reste d’être reliée aux autres de façon quotidienne, et ce plus particulièrement le jour de Noël”, poursuit Arthur Cassidy au sujet de cette tradition ultra-codifiée.

Résultat ? Alors qu’une communication un brin plus fluide permettrait, pour ceux qui le souhaitent, l’organisation de fêtes de Noël entre voisins, entre amis ou même collègues de bureau, le stigmate social généré par la solitude conduit à ceux qui en souffrent à la passer sous silence.

C’est ainsi qu’Helena Vigneron, alors étudiante strasbourgeoise âgée de 26 ans, a décidé en 2015 de créer Seul pour Noël, une plateforme de mise en relation entre ceux qui souhaitent accueillir des personnes esseulées pour les fêtes de fin d’année et ceux qui n’ont pas envie de les passer isolés.

“Notre mission, c’est de permettre à chacun d’entre nous de s’entourer, de partager et de s’épanouir”, annonce le site internet.

De quoi réinventer Noël et s’octroyer (enfin) des festivités à son image, sans pression familiale, ni sociétale.

Source: Lire L’Article Complet