Jouer dans «Godfather of Harlem», un acte politique pour Giancarlo Esposito

  • La série Godfather of Harlem, malheureusement peu connue du grand public, revient dimanche pour une saison 2 sur Starzplay
  • Elle met en scène l’Amérique des années 1960, des gangs new-yorkais et des droits civiques, avec Forrest Whitaker en Bumpy Johnson et en tête d’affiche, mais aussi Giancarlo Esposito dans le rôle du leader politique Adam Clayton Powell
  • L’inoubliable interprète de Gus Fring dans Breaking Bad revient sur sa carrière, ses rôles et son engagement pour 20 Minutes

Giancarlo Esposito est le charisme incarné. Une figure d’autorité qui a interprété parmi les méchants les plus iconiques de la télévision, à commencer par Gus Fring dans Breaking Bad et Better Call Saul, mais aussi récemment Moff Gideon dans
The Mandalorian. « Des personnages de peu de mots », réagit-il. Pourtant qu’est-ce que l’acteur de 63 ans peut être bavard et généreux lors de notre interview réalisée à l’occasion de la saison 2 de Godfather of Harlem, à partir de dimanche sur Starzplay.

La série, créée par Chris Brancato et Paul Eckstein (Narcos) et récompensée aux Emmy Awards, explore la convergence du monde criminel et des droits civiques dans les années 1960 à travers le destin de Bumpy Johnson (Forest Whitaker), son amitié avec Malcolm X (Nigél Thatch) ou sa rivalité avec Adam Clayton Powell, un leader politique interprété par Giancarlo Esposito. Un rôle dans lequel le comédien s’est beaucoup investi et qui lui permet de partager sa vision du métier et du monde.

Interpréter une personne ayant réellement existé est un défi. Faire des recherches ou s’en tenir au scénario ? Comment avez-vous appréhendé le rôle d’Adam Clayton Powell ?

Je pense que c’est une grande responsabilité pour un acteur de jouer une personne ayant réellement existé, ayant joué un rôle important dans l’Histoire par les changements qu’il a initiés et le rôle qu’il a joué dans le mouvement américain des droits civiques. Finalement, peu de gens connaissent Adam Clayton Powell, à part peut-être les New-Yorkais purs et durs. C’est un honneur d’avoir ainsi la possibilité de raconter, reconstruire son histoire, et d’y ajouter, y mêler, ma performance de comédien.

J’ai eu une approche plus libre, car je connaissais les lois qu’il a passées, je savais pour quoi qu’il s’était battu, j’avais fait de nombreuses recherches pour comprendre qui il était. J’ai alors compris qu’il fallait un peu de ma personnalité pour lui donner vie à l’écran. Un personnage a toujours plusieurs facettes. Il n’est pas que des recherches ou un scénario. Adam Clayton Powell était une personne complexe, haute en couleurs.

Homme de grands idéaux, il a fini corrompu par l’argent et le pouvoir. Il aurait pu avoir sa propre série télé…

C’est vrai. Dans les années 1940, Adam Clayton Powell fut l’un des leaders du mouvement américain des droits civiques, puis le premier membre du Congrès issu de la communauté afro-américaine. Il devient président du Education and Labor Committee dans les années 1960 et passe des lois sociales importantes. Mais il ne se laissait pas dire comment vivre sa vie, il parlait haut et fort, au mépris du danger. Il aurait pu tout à fait être le héros de sa propre série, cela aurait été intéressant et amusant à voir.

Vous l’interprétez avec un petit côté cartoon, proche de la caricature. Pourquoi ?

Adam est ce qu’on appelle un personnage larger than life. Les Etats-Unis d’Amérique étaient dirigés par les hommes blancs du Sud, et il pensait peut-être qu’il fallait agir comme eux pour exister. Sa personnalité pouvait être désarçonnante. Il n’agissait pas comme s’il attendait du respect, comme s’il devait renvoyer une bonne image de lui. Non, il laissait les gens voir qu’il était un être humain comme eux, qu’il cherchait lui aussi la liberté. Aux Etats-Unis, « la terre de la liberté, la patrie des courageux » pour reprendre l’hymne national.

Comment était-ce de jouer un personnage exubérant après la froideur de Gus Fring de « Breaking Bad » ou de Moff Gideon de « The Mandalorian » ?

Ils étaient, en effet, des hommes de peu de mots, très intériorisés. C’était donc un plaisir de lâcher un peu la pression, de se défouler. J’ai dit qu’Adam était larger than life, il était même à la limite de la caricature. J’espère ne pas avoir poussé trop loin. Adam était très à l’aise dans sa peau, il vivait la vie qu’il voulait vivre. Il savait qu’il y avait toujours plus à faire, et il a travaillé d’arrache-pied pour la communauté, même après le vote du Civil Rights Act de 1964. On ne voit plus forcément de telles figures publiques aujourd’hui, qui font vraiment tout ce qui est en leur pouvoir pour changer les choses, pour que les gens retrouvent leur dignité.

« Godfather of Harlem » résonne avec l’actualité et avec le mouvement Black Lives Matter.

Il y a de fortes corrélations entre notre série et ce qu’il se passe dans le monde. Le public doit regarder le passé droit dans les yeux, se souvenir de ce qu’il s’est passé, et ainsi prendre conscience que cela se répète aujourd’hui. C’est ce qui rend la série si contemporaine. Sans oublier la musique volontairement anachronique, dans l’ère du temps. Je crois vraiment qu’il est important de montrer, de différentes manières, ce qu’il s’est passé historiquement, ce que ces hommes étaient. Adam Clayton Powell Jr., Malcolm X, Vincent « The Chin » Gigante… Ils avaient tous un agenda pour faire bouger les choses, pour leur communauté, leur organisation, leur parti, leur peuple. Ils ont initié un nouveau type de changement, leur combat était politique et personnel. Nous retrouvons les mêmes combats d’identité et de race aujourd’hui, des combats toujours en cours.

Vous considérez-vous comme un acteur engagé, et jouer dans « Godfather of Harlem » est-il un acte politique ?

Très bonne question. Et oui, c’est pour moi un acte politique de jouer dans une telle série. Nous essayons toujours, en tant que comédiens, de trouver un lien personnel, intime, avec ce que nous jouons que ce soit du divertissement, de la fantasy ou de l’historique. Là, c’était le mouvement des droits civiques, et par écho et en extension, ce qui pourrait sortir du mouvement Black Lives Matter : que les gens reconnaissent que toutes les vies se valent, que tous les êtres humains sont les mêmes, avec nos cultures différentes, religions différentes, histoires différentes. Nous sommes à un moment de l’histoire de l’humanité, et de notre planète, qui nous demande de nous rassembler. Je pense que Godfather of Harlem, à sa manière, à son niveau, est un moyen de regarder la vérité en face, de la partager au plus grand nombre, et d’y réfléchir ensemble.

De la série « Homicide » aux films de Spike Lee, vous avez une carrière riche, mais vous avez confié que tout avait changé avec la courte et méconnue série « Girls Club » de David E. Kelly : vous y jouiez un patron.

Dans une carrière, et même dans la vie, vous gagnez en maturité avec les années. Moi, j’ai commencé à me rendre compte qu’il y avait des rôles que je pouvais jouer mais auxquels je n’avais jamais pensé auparavant. Girls Club est ainsi l’une des premières séries où j’étais la personne « in charge », à la tête d’une équipe, en qui on peut avoir confiance. C’était il y a 20 ans et peu de minorités étaient ainsi représentées en haut de la pyramide sociale, au top de leur carrière. J’ai ressenti qu’il fallait que je me saisisse de plus de rôles de ce type, que je montre l’exemple, serve d’inspiration. Que nous soyons afro-américains, indiens ou autres « minorités », nous sommes tout à fait capables d’avoir des responsabilités, de prendre des décisions, de diriger de grandes sociétés… et il faut que le monde entier le sache.

Que vous pouvez aussi jouer des antagonistes de légende, comme dans « Breaking Bad », « The Mandalorian » et bientôt le jeu vidéo « Far Cry 6 ».

Je suis très excité à l’idée de jouer un grand méchant de cette franchise de jeu vidéo. Parce que la technologie est impressionnante, mais aussi et surtout pour l’histoire. Elle trouve son inspiration, encore une fois, dans l’actualité, avec ces pays du tiers-monde qui veulent s’autogérer et ne plus dépendre des grandes puissances. Mon personnage, Anton « El Presidente » Castillo, règne sur son pays, ses ressources, et veut convaincre son peuple que pour retrouver sa puissance, il lui faut un leader à la main de fer. Anton est d’autant plus riche comme personnage, qu’il a des problèmes personnels, humains, dont un fils en plein doute, qu’il doit élever et qu’il veut former comme son successeur.

J’aime les histoires vraies, crédibles, organiques, avec des personnages complexes, ni tout noir, ni tout blanc, parce que nous ne le sommes pas. Dans un monde comme le nôtre, une oeuvre doit permettre de voir la complexité derrière l’action, de montrer qui nous sommes vraiment. Car, souvent, tout va trop vite, tu ne comprends pas le moteur de tel personnage, ce qui l’a amené à avoir ces pensées, ces émotions. Je cherche des rôles, des personnages ayant existé ou pas, qui me font penser différemment sur qui je suis.

Il faut mentionner que le casting de « Godfather of Harlem » a des airs de réunion des meilleures « gueules » du cinéma et de la télé.

C’est tellement génial de bosser avec tous ces acteurs. Vous avez vu qu’il y a Isaach de Bankolé dans la saison 2, bien connu chez vous. Paul Sorvino, dont je suis la carrière depuis toujours, Chazz Palminteri pareil. Sans oublier Vincent D’Onofrio, un maître. Mais il faut rendre à César et à Forrest Whitaker ce qui lui appartient. Il a aujourd’hui la carrure et la possibilité de choisir ses projets, des projets qui permettent de voir différents mondes, cultures, ethnicités vivre ensemble. Il participe à faire de Godfather of Harlem une grande série.

Une dernière question bonus et 100 % française : vous avez joué dans le clip « California » de Mylène Farmer en 1996, que souvenir en gardez-vous ?

Je me rappelle à quel point Mylène était formidable, talentueuse, et belle aussi. Elle nous a entraînés dans une telle aventure, une vidéo très provocatrice, sexy en diable. Mais je garde aussi le souvenir d’Abel Ferrara, un cinéaste de talent, qui était le réalisateur du clip et qui était toujours en retard sur le tournage. Un jour, il m’a appelé pour me dire qu’il ne serait pas là et qu’il fallait que je réalise le clip. Moi, l’acteur. (rires) Je lui ai alors dit de se tenir prêt pour dans 15 minutes, que j’allais venir le chercher. Il y avait une super Porsche dans le clip, on n’avait pas le droit de l’utiliser, mais j’ai convaincu l’équipe de me donner les clés et j’ai roulé à toute vitesse sur Sunset Boulevard jusqu’à son hôtel. Voilà le génie d’Abel. (rires) J’étais très amusé.

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