La rhétorique d’OrelSan

Changement de pied aujourd’hui, puisqu’on s’intéresse à un texte hautement rhétorique, qui s’est répandu comme une traînée de poudre ces derniers jours, et surprise : ce n’est pas un discours politique.

« (Regarde) La nostalgie leur faire miroiter la grandeur d’une France passée qu’ils ont fantasmée.
(Regarde) L’incompréhension saisir ceux qui voient leur foi dénigrée sans qu’ils aient rien demandé.
(Regarde) La peur les persuader que des étrangers vont venir dans leurs salons pour les remplacer.
(Regarde) Le désespoir leur faire prendre des risques pour survivre là où on les a tous entassés.
(Écoute) La paranoïa leur faire croire qu’on peut plus sortir dans la rue sans être en danger.
(Écoute) La panique les pousser à crier que la terre meurt et personne en a rien à branler.
(Écoute) La méfiance les exciter, dire qu’on peut plus rien manger, qu’on n’a même plus le droit de penser.
(Écoute) La haine les faire basculer dans les extrêmes, allumer l’incendie, tout enflammer. »

L’odeur de l’essence, premier extrait du nouvel album d’OrelSan, Civilisation, paru vendredi 19 novembre. Un texte dans lequel l’auteur nous livre sa vision sur l’état du monde, marquée selon lui par la xénophobie, l’angoisse climatique et la dégradation du débat public. Un texte éminemment rhétorique, donc, dans lequel OrelSan cherche à nous partager son regard sur la société. Un témoignage susceptible d’orienter en profondeur notre lecture de l’actualité si nous acceptons de le laisser nous… convaincre.

L’anaphore

Et pour cela, le texte contient des procédés visant à emporter notre conviction. Par exemple, dans l’extrait que nous avons entendu, nous avons une double anaphore sur « regarde » et « écoute ». L’anaphore, c’est cette figure qui consiste à commencer une suite de phrases par la même formule. A quoi sert-elle ? D’une part à créer un crescendo, ce qui est parfait pour commencer un morceau et le faire monter progressivement en intensité. Mais elle permet également de donner cette impression d’un diagnostic implacable sur la société, puisque toutes les phrases semblent découler l’une de l’autre naturellement. Et ce n’est que le début : 

« Plus personne écoute, tout le monde s’exprime,
Personne change d’avis, que des débats stériles.
Tout le monde s’excite parce que tout le monde s’excite,
Que des opinions tranchés, rien n’est jamais précis.
Plus le temps de réfléchir, tyrannie des chiffres,
Gamins de 12 ans dont les médias citent les tweets.
L’intelligence fait moins vendre que la polémique,
Battle royale, c’est chacun pour sa petite équipe. »

Mise en abyme et hyperboles

Ce que déplore OrelSan, c’est la frénésie du débat public, marqué par des polémiques incessantes. Comment fait-il pour nous en convaincre ? Par un procédé qui ne tient pas à la manière dont le texte est rédigé, mais plutôt à la façon dont il est structuré et chanté : 4’40 de rap effréné, sur un tempo élevé, sans pause ni refrain. C’est ce que l’on appelle une mise en abyme : la forme nous fait vivre ce que le fond dénonce. D’ailleurs, la mise en abyme, c’est clairement le procédé structurant du morceau. Toujours sur la question des réseaux sociaux, OrelSan dit ceci :

« Pris dans un vortex infernal,
On soigne le mal par le mal et les médias s’en régalent.
Que des faits divers, poule – renard – vipère,
Soit t’es pour ou soit t’es contre, tout est binaire. »

On est dans la même lignée ici, OrelSan regrette le manichéisme et la radicalisation des discussions, qui tendent à gommer toutes nuances. Et pourtant, que dit-il tout au long de son morceau ? Je cite quelques vers épars : « Pas de solution, que des critiques. Aucune empathie, tout est hiérarchique. Personne n’avance dans le même sens, tout est inerte. On ne croit plus rien, tout est deepfake. » Qu’observe-t-on dans ces phrases ? D’une part, elles pivotent sur des hyperboles, c’est-à-dire des exagérations : personne, tout, plus rien, aucune. D’autre part, elles sont structurées autour d’antithèses, qui est précisément la figure de l’opposition binaire. Autrement dit : OrelSan dénonce l’excès et le manichéisme, dans un texte rédigé de manière excessive et manichéenne. A nouveau, le morceau nous fait faire l’expérience de ce qu’il critique.

L’allégorie

Dans tout texte rhétorique, la conclusion est fondamentale. Celle d’OrelSan l’est aussi, c’est le moins que l’on puisse dire :

« On, sait pas gérer nos émotions, donc on les cache,
Sait pas gérer nos relations, donc on les gâche,
Assume pas ce qu’on est, donc on est lâches.
On se pardonne jamais dans un monde où rien ne s’efface.
On se crache les uns sur les autres,
On sait pas vivre ensemble,
On se bat pour être à l’avant dans un avion qui va droit vers le
Crash. »

Je passe sur les effets de rime virtuoses, pour me concentrer sur la dernière phrase : « On se bat pour être à l’avant dans un avion qui va droit vers le crash. » Ça c’est ce que l’on appelle une allégorie, c’est-à-dire un récit concret visant à nous transmettre un enseignement abstrait. Selon toute vraisemblance, OrelSan entend ici nous faire prendre conscience de l’absurdité de nos polémiques politiques au regard de notre inaction en matière climatique. Et si cette allégorie m’a frappée, c’est qu’elle m’en a rappelé une autre, prononcée il y a 19 ans au Sommet de la Terre de Johannesbourg. Le Président Chirac commençait ainsi son discours : « Notre maison brûle, et nous regardons ailleurs. » L’image était frappante. Hélas, deux décennies plus tard, force est de constater que rien n’a changé. Qui sait. Peut-être les mots d’OrelSan auront-ils davantage de succès.

Source: Lire L’Article Complet