Le masque, une aubaine pour les timides ?

Ils sont d’un tempérament discret, réservé et n’aiment que moyennement se faire remarquer. Alors évoluer désormais dans la rue ou en entreprise couverts du nez au menton ravit ces personnalités plutôt craintives, voire les soulage. Explications.

Si le masque en étouffe certains – altération de la respiration, de la qualité de la peau, confrontation quotidienne à une odeur buccale jusqu’ici (heureusement) inconnue – il semblerait qu’il en libère d’autres. Certaines personnalités discrètes s’affichent plus sereines à l’idée d’évoluer désormais masquées par une pièce de tissu ou de propylène, de 20 cm par 20 cm.

Que le masque facilite le quotidien de certains paraît «assez cohérent» au psychiatre Antoine Pelissolo, auteur de Ne plus rougir et accepter le regard des autres (1). «Il dissimule ainsi les réactions, précise le médecin. Les éreutophobes (sujets à la peur phobique de rougir en public, NDLR) rêvent de couvrir leur visage, par exemple.» Il faut dire que ce dernier en dit beaucoup : «Il est la première surface sur laquelle s’affichent les émotions, indique Amélie Rousseau, professeure de psychologie à l’Université de Lille et psychologue spécialiste des troubles de l’image et du corps. Et il est moins facilement contrôlable que des mains moites ou qui tremblent.»

Effet désinhibant

En plus d’apaiser celles et ceux qui s’avèrent complexés physiquement, l’accessoire de l’ère Covid-19 peut ravir les tempéraments réservés et introvertis. Il rend la vie plus douce aux personnes qui passent le plus clair de leur temps à tenter de ne pas se faire remarquer, aux craintifs du regard, du jugement des autres. «À cause de certaines sensibilités personnelles, on peut aussi vouloir avoir une carapace pour éviter que notre intériorité ne soit à la vue de tout le monde», complète le psychiatre Jean-Christophe Seznec, auteur de Débranchez votre mental (2).

Selon la psychanalyste Florence Lautrédou, le masque porté dans la rue par toutes et tous fait un peu office d’uniforme. «Ceux qui n’aiment pas attirer l’attention peuvent sortir plus facilement parce qu’on ne sait pas qui ils sont, précise-t-elle. On est banalisé, moins “regardable”, un peu comme si nous portions tous une blouse bleue.»

Un frein pour les très grands timides ?

Pour les personnes souffrant d’une grande timidité, presque paralysante au quotidien, le masque peut au contraire s’avérer anxiogène. «Le visage de l’autre est masqué, or le timide peut vouloir y trouver des réactions, de la réassurance. Il peut alors ressentir de plus grandes incertitudes, “qu’est-ce qu’il va penser de moi ?”», illustre le psychiatre Jean-Christophe Seznec. Sans oublier que la protection oblige à parler plus fort pour se faire entendre et comprendre. Un obstacle supplémentaire pour certains.

Le masque (re)donne alors de l’assurance à ceux qui en manque. «C’est très artificiel mais cela rejoint ce que certains font spontanément avec le maquillage», commente le psychiatre Antoine Pelissolo. «Tout ce qui dissimule à un côté “réassurance”», rebondit la psychologue et professeure en psychologie Amélie Rousseau. Plus simple donc de prendre la parole en réunion armée du morceau de tissu, de participer à l’oral pour un collégien, ou d’interpeller quelqu’un dans les transports pour lui demander de porter correctement son masque. «On a moins peur du regard de l’autre, il n’y a aucun enjeu, poursuit la psychologue, le masque désinhibe.»

Le jour où l’on pourra s’affranchir de la protection pourrait même être redouté par certains profils, anticipe Amélie Rousseau : «On l’a bien vu au moment du déconfinement, des personnes ne souhaitaient pas forcément ressortir parce qu’elles se sentaient plus en sécurité en étant chez elles. Comme le masque rassure, certains continueront probablement de le porter pendant un temps».

Regards et séduction

Quand on ne donne à voir que ses yeux, on ose davantage. À commencer par les rapports de séduction. Dans la rue, les regards se font plus insistants. Avec moins de matière à disposition, on fouille à la recherche d’un détail à discerner chez l’autre, un détail qui en dirait plus sur ce visage camouflé. «Il est plus facile de fixer quelqu’un avec le masque, c’est pour ça que les regards sont plus intenses dans la rue, observe la psychanalyste Florence Lautrédou. Sans la protection, certains détourneraient le regard.»

Selon Pascal Lardellier, professeur à l’Université de Bourgogne et spécialiste des relations interpersonnelles, le masque réhabiliterait même le mystère de la séduction. Un effet «bal masqué» qui pourrait faciliter la tâche aux plus frileux. «L’érotisme procède d’un dévoilement, rappelle-t-il, d’abord se rapprocher, puis laisser l’autre pénétrer dans sa zone intime… Le masque redonne à la notion ses lettres de noblesse. On est face à une conquête d’intimité au sens littéral du terme, et un jeu implicite s’instaure désormais : à quel moment vais-je tomber le masque ? »

C’est alors la roulette russe. «Ça peut être perturbant, on se construit un imaginaire de l’autre comme lors d’une rencontre sur une application, puis on se confronte à la réalité. Le masque participe à une possible discordance», commente Jean-Christophe Seznec, psychiatre. On aime ces yeux, cette silhouette, mais quid du reste ? Bonne ou mauvaise, la surprise reste «le piment de l’érotisme», note Florence Lautrédou, «et elle remet une forme de jeu dans les rapports de séduction, cela peut faire de jolis démarrages d’histoires». Avis aux timides.

(1) Antoine Pelissolo est co-auteur avec Stéphane Roy de Ne plus rougir et accepter le regard des autres, (Éd. Odile Jacob), 17 euros.
(2) Jean-Christophe Seznec est co-auteur avec Sophie Le Guen de Débranchez votre mental, (Éd. Leduc.s), 18 euros.

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