Les funérailles en mode écolo, mode d’emploi

Cercueil en carton, concession en pleine terre ou humusation : même les obsèques prennent désormais en compte les préoccupations environnementales et renouent avec des pratiques plus naturelles. Décryptage d’une révolution dans notre façon d’envisager le « retour à la poussière »…

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C’est à un angle du cimetière de son village natal de Rouvenac, dans l’Aude, que Moutsie a acheté une concession à vie. Sur sa tombe qu’elle souhaite fleurie de lavande et de romarin, peu gourmandes en eau, l’ethnobotaniste de 62 ans prévoit aussi des plantes grimpantes, lierre et rosier, qui coloniseront le mur d’enceinte. Moutsie l’a clairement spécifié à la mairie : pas de pesticides sur son dernier jardin, ni marbre ni ciment. Elle sera enterrée en pleine terre. Cette militante des funérailles écologiques qui aimerait s’offrir un cercueil en carton – pas encore autorisé en France pour l’inhumation – a au moins couché dans son testament sa volonté de dépouillement. “J’y précise que mon corps doit demeurer à la maison jusqu’à sa mise en bière, conservé sous une rampe réfrigérée. Il sera simplement recouvert d’un linceul en matière biodégradable.”

Près de la moitié des Français choisissent d’organiser leurs obsèques à l’avance, selon les statistiques de la Confédération des professionnels du funéraire et de la marbrerie (CPFM). Et la préoccupation écologique gagne du terrain, bousculant notre conception ancestrale de la sacralité du corps. “Certains veulent retourner à la terre non plus dans une logique de conservation mais de recyclage fertile”, analyse Manon Moncoq, anthropologue du funéraire et de l’environnement, qui prépare une thèse sur ce sujet à l’université de Tours.

Réduire l’émission des gaz à effets de serre

Signe des temps : l’inhumation redevient plus tendance que la crémation. Cette dernière, en vogue à partir des années 1990, représente plus du tiers des funérailles en 2019. Pour ses adeptes, la crémation avait justement le mérite d’être écologique et économique. Paradoxalement, ce sont les urbains et les jeunes qui s’en détournent aujourd’hui, comme l’indique une récente étude du Credoc sur les Français et les obsèques. Pourquoi cette désaffection ? D’abord à cause de son bilan carbone : les crématoriums, censés être équipés de filtres à particules depuis février 2018, ne le sont pas tous. Du coup, l’indépendante Association française d’information funéraire (AFIF) avance le chiffre de 160 kilos d’émission de gaz à effet de serre lors d’une incinération. L’inhumation n’en dégagerait que 39 kilos, même si son impact écologique s’alourdit sur le long terme (au point d’excéder celui de l’incinération), une tombe continuant d’émettre du CO2 durant trente ans (entretien, espaces verts…). La faute aussi aux tarifs de la crémation : ils ont dépassé ceux de l’enterrement “alors qu’ils devraient raisonnablement être inférieurs de 20 à 30 %”, s’énerve Michel Kawnik, le président de l’AFIF. Selon la dernière enquête de l’UFC-Que Choisir de novembre 2019, ils s’élèvent en moyenne à 3 986 euros, contre 3 815 euros pour une inhumation.

Plus philosophiquement, c’est notre souci de prendre soin de la nature qui émerge. “La symbolique de la terre, autrefois associée à la vermine, redevient positive”, observe le sociologue Tanguy Chatel, auteur de Vivants jusqu’à la mort (éd. Albin Michel). Ce spécialiste des questions de fin de vie souligne ainsi notre attrait croissant pour l’humusation, cette pratique alternative 100% naturelle qui consiste à transformer en humus le corps du défunt, enseveli sans cercueil dans un linceul biodégradable, sous une couche de copeaux de bois et de feuillages. Légalisée depuis un an dans l’État de Washington, aux États-Unis, et expérimentée en Belgique, cette pratique n’est pas encore autorisée en France. Pourtant, elle séduirait 28 % de nos compatriotes – et 34 % de nos jeunes – selon une étude de BVA pour la Fondation PFG. “D’un point de vue culturel, il n’y aura pas d’obstacle à l’humusation”, pronostique Tanguy Chatel, tant les valeurs écologiques se sont diffusées dans l’ensemble de la population.

Respecter les sols et le vivant

Aux alentours de son village de Cournarel, dans l’Aude, Danièle Bourrel organise des ateliers-débats sur l’humusation, en marge de son métier d’aide-soignante. “Dans notre région où il y a un très fort engouement pour le respect des sols et du vivant, lorsque je parle de cohérence jusqu’à la mort, même si le sujet reste tabou, les gens adhèrent à l’idée que notre dépouille ne soit plus polluante”, témoigne cette militante. Elle assure qu’un peu partout dans notre pays, des ambassadeurs font la promotion de la fondation belge Métamorphose et de son plaidoyer en faveur de l’humusation, résumé en un slogan : “Mourir puis donner la vie.”

N’espérez pas non plus profiter d’autres savants procédés de décomposition du corps, pourtant en vigueur dans plusieurs pays. Tels que la promession : le défunt, plongé dans de l’azote liquide, est refroidi jusqu’à sa destruction en particules fines. Ou encore l’aquamation : le corps est réduit en poudre dans un caisson chauffé, rempli d’une solution alcaline. “Ces techniques sont écolos dans le sens où elles consomment moins d’énergie que la crémation et qu’elles ne rejettent pas de particules toxiques, mais elles ne sont pas naturelles”, commente Sandra Rolland, en passe de lancer dans les Côtes-d’Armor, en Bretagne, sa société de pompes funèbres écologique. Car, en France, la marge de manœuvre demeure étroite. Le choix de sépulture se limite à la crémation ou à l’inhumation. Et dans les deux cas, le cercueil est obligatoire. Comment, dans ces conditions restrictives, limiter l’empreinte carbone de nos funérailles ? Le moins que l’on puisse dire, c’est que l’on n’y sera pas encouragé par les entreprises de pompes funèbres qui redoutent, avec notre envie de sobriété, un effritement de leurs marges.

Premiers pas écologiques

En attendant, il est possible de limiter les frais… écologiques. Refusez par exemple les soins de thanatopraxie. Cet art de l’embaumement prolongeant la conservation du corps consiste à injecter des litres de formol dans la dépouille. Or les formaldéhydes, hautement cancérigènes, vont ensuite souiller les nappes phréatiques. Dans notre pays, plus de 45 % des défunts bénéficient encore de tels soins. Ils furent développés après-guerre, quand il fallait rapatrier les corps de loin et rendre présentables ceux qui étaient mutilés. “Mais ils ne sont nullement obligatoires, précise Laetitia Royant, coauteure de Funérailles écologiques, pour des obsèques respectueuses de l’homme et de la planète (éd. Terre Vivante), contrairement à la toilette des morts.” Las, bien souvent, les services mortuaires entretiennent la confusion sémantique entre “soin de présentation” et “soin de conservation”. La parade écolo ? Le froid, sous forme de glace carbonique. “Il conserve aussi bien que le formol”, promet cette experte. Autre option : le Biosac 200. “Collé sur le bas-ventre du défunt, ce sachet composé d’un à trois filtres imprégnés de charbons actifs et d’argiles naturelles stoppe la dégradation du corps jusqu’à neuf jours”, explique Sandra Rolland, bien décidée à le proposer dans ses prestations.

Le cercueil est incontournable ? Libre à vous de le choisir pour qu’il ait le moins d’impact possible sur l’environnement. C’est-à-dire en bois tendre issu des forêts françaises, brut, non peint, non vernis. Préférez les poignées en corde plutôt qu’en métal. En cas de crémation, vous pouvez opter pour un cercueil en carton. Même si certains crématoriums rechignent à l’accepter, il est parfaitement légal lorsqu’il est homologué. C’est le cas de ceux fabriqués par la société AB Crémation dans le Gard, qui utilise du papier recyclé et des colles végétales. Sa fondatrice, Brigitte Sabatier, a bataillé pendant des années auprès de l’administration et des professionnels pour imposer ses modèles aujourd’hui référencés chez plus d’un millier d’entreprises de pompes funèbres. “Le carton n’est plus péjoratif”, se réjouit celle qui juge choquant d’abattre un arbre pour le brûler. Elle espère infléchir la réglementation pour faire accepter ce matériau écolo dans l’inhumation.

Vers une inhumation 100 % naturelle

Dans le cimetière où vous reposerez, privilégiez l’achat d’une concession de pleine terre. Vous épargnerez ainsi à notre sol les outrages du ciment utilisé pour les caveaux et du granit des pierres tombales, importées d’Asie du Sud-Est. Encore plus minimaliste : l’enfouissement de l’urne biodégradable contenant vos cendres. “Une concession standard d’un mètre sur deux permet d’accueillir une trentaine d’urnes”, explique Laetitia Royant. Bonne nouvelle : nos cimetières se mettent au vert, redevenant les jardins qu’ils étaient jadis. La loi “zéro phyto” applicable depuis le 1er janvier 2017 y interdit l’usage de pesticides. Mieux : l’extension d’un cimetière devient l’occasion de créer un enclos cent pour cent naturel peuplé uniquement de tombes de pleine terre, où seuls les cercueils bruts sans capitonnage synthétique et les corps non chimiquement traités, vêtus d’un tissu naturel, sont autorisés. La première initiative d’un tel cimetière végétal a vu le jour il y a cinq ans à Niort. Le second vient d’être inauguré à Ivry, en région parisienne. Et bientôt Thiais, Bagneux et Pantin dupliqueront le modèle. Demeurer en pleine nature pour l’éternité fait aussi son chemin. À Arbas, dans les Pyrénées, l’ouverture d’une forêt cinéraire – à ce jour bloquée en sous-préfecture – a déjà séduit une trentaine de candidats originaires de tout le pays, qui ont réservé l’arbre sous lequel leur urne sera enfouie. Émue, Elia Conte Douette, l’initiatrice du projet, raconte : “L’un d’eux a pleuré de joie au téléphone, tant la perspective d’un tel havre de paix fait sens.”

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