Maria Kolesnikova, l’opposante biélorusse qui défie le régime de Loukachenko

Portée disparue depuis le lundi 7 septembre, l’opposante au régime du président Alexandre Loukachenko aurait été aperçue pour la dernière fois à la frontière ukrainienne, avant d’être arrêtée. Portrait de l’une des figures de proue du soulèvement biélorusse.

Des rumeurs de kidnapping, un passeport déchiré et un garde-frontière évasif… Tels sont les ingrédients du scénario rocambolesque qu’aurait vécu Maria Kolesnikova en début de semaine. L’opposante biélorusse au régime du président Alexandre Loukachenko avait en effet disparu des écrans radars, le lundi 7 septembre. Les rumeurs d’un kidnapping, qui aurait eu lieu à Minsk, se propagent alors sur les réseaux sociaux. Rien d’étonnant lorsque l’on sait que Maria Kolesnikova, 38 ans, est la dernière des trois figures de proue féminines de l’opposition en Biélorussie – avec Svetlana Tikhanovskaïa, candidate à l’élection présidentielle, et Veronica Tsepkalo – à être demeurée dans le pays.

Un passeport déchiré

Le lendemain de la disparition de Maria Kolesnikova, le porte-parole des gardes-frontières Anton Bychkovsky fournit un début d’explication à l’AFP. La musicienne aurait été aperçue pour la dernière fois à la frontière entre l’Ukraine et la Biélorussie, dans la nuit de lundi à mardi. La suite de l’histoire nous vient d’Anton Rodnenkov et Ivan Kravtsov, deux collaborateurs qui ont assisté à la scène. Selon eux, les ravisseurs de Maria Kolesnikova auraient tenté de l’obliger à passer la frontière.

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«Родина зовёт» #Belarus2020 digital illustration Anna Redko ————————- #жывебеларусь @kalesnikava #art #digitalillustration #mywork “Колесникова порвала свой паспорт, чтобы ее не пустили на территорию Украины, сообщил источник "Интерфакс-Украина". "Это был насильственный вывоз из родной страны. Марию Колесникову не смогли вывезти из Беларуси, потому что эта смелая женщина предприняла меры, чтобы не допустить ее передвижения через границу", – заявил замглавы МВД Украины Геращенко.”

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La trentenaire aurait alors crié qu’elle «n’irait nulle part», aurait déchiré son passeport et se serait «extirpée par la fenêtre de la voiture avant de se diriger vers la frontière biélorusse». Elle aurait par la suite été arrêtée. Depuis, Maria Kolesnikova est devenue l’icône du mouvement d’opposition bélarusse, dont les manifestations hebdomadaires réunissent plus de 100.000 personnes à Minsk, contre la réélection jugée frauduleuse d’Alexandre Loukachenko. L’artiste Ania Redko a notamment détourné une affiche de propagande soviétique pour représenter la militante déchirant son passeport. L’illustration est devenue virale.

Flûtiste de l’orchestre national

Mi-août, Maria Kolesnikova affirmait pourtant dans les colonnes du Figaro qu’elle ne se sentait pas menacée. «J’ai marché dans les rues de Minsk, vu beaucoup de gens, expliquait-elle. Je n’ai pas peur de dire la vérité ; je sens le soutien des Biélorusses.» Celle qui «exige de nouvelles élections» au sein de son pays a également reçu le soutien du Ministère français des Affaires étrangères après son interpellation. «La France condamne avec la plus grande fermeté les arrestations arbitraires et les pratiques d’exils forcés de plusieurs membres du conseil de coordination, ainsi que de nombreux manifestants ces derniers jours, a déclaré Agnès von der Mühll, la porte-parole de l’institution, le 8 septembre. Toute la lumière doit notamment être faite sur la situation de Madame Kolesnikova.» Un destin obscur, auquel ne semblait pas vouée cette virtuose de l’orchestre national de Biélorussie.

Nouvelle en politique

Veronika Tsepkalo, Svetlana Tikhanovskaïa et Maria Kolesnikova posent ensemble lors d’une conférence de presse à Minsk. (Le 17 juillet 2020.)

Née le 24 avril 1982 à Minsk, Maria Kolesnikova grandit aux côtés de sa sœur Tatiana et de ses parents ingénieurs. Très vite, la jeune fille se découvre une passion pour la flûte. Dès l’âge de 17 ans, elle commence à enseigner la pratique de cet instrument dans une école privée de la capitale, avant d’intégrer le National Academic Concert Orchestra. Diplômée de l’Académie de musique de l’État de Biélorussie, elle devient flûtiste et chef d’orchestre. À 25 ans, elle se rend en Allemagne pour étudier la musique ancienne à l’université de Stuttgart. Elle mènera, par la suite, des projets culturels conjoints entre la Biélorussie et son pays d’accueil. En 2017, elle cofonde Artemp, un collectif artistique, puis devient directrice du club culturel OK16 de Minsk, deux ans plus tard. Jusqu’alors, Maria Kolesnikova ne semble pas rompue à l’exercice de la politique.

Son existence bascule au mois de mai, lorsqu’elle rejoint l’équipe de campagne de Viktar Babaryka, banquier philanthrope biélorusse et candidat de l’opposition à l’élection présidentielle du 9 août. Mais ce dernier est arrêté en juin. Il lui est interdit de se présenter au suffrage. Mi-juillet, Maria Kolesnikova annonce soutenir la candidature de Svetlana Tikhanovskaïa. Avant de rejoindre, en août, les sept membres du «conseil de coordination» de l’opposition. La trentenaire est de toutes les manifestations. Son geste fétiche ? Un cœur qu’elle dessine avec les doigts.

En septembre, elle révèle dans un message vidéo la création d’un nouveau parti, le Razam («ensemble», en biélorusse), qui œuvrera indépendamment du conseil de coordination. Le 9 septembre, deux jours après sa mystérieuse disparition, le père de Maria Kolesnikova confirme qu’elle a été incarcérée dans un centre de détention de Minsk. Nul ne sait combien de temps elle demeurera derrière les barreaux.

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