Mort de Simeon Coxe : la fin d'un freak magnifique

Le cofondateur des Silver Apples, duo pionnier de l’électronique, est mort mardi à l’âge de 82 ans.

Deux visions de l’homme se superposent. La première, reçue par quelques milliers de curieux qui ont eu la chance de le voir sur scène ces dernières années, est celle d’un cow-boy solitaire, ardent malgré l’âge, au travail derrière deux grosses boîtes remplies de machin(e)s ésotériques. La deuxième est tirée d’une photo devenue iconique, qui servit de pochette à Contact, deuxième album sorti en 1969 du duo Silver Apples, dont Simeon Oliver Coxe III était le cofondateur et le chanteur transporté. Elle le montre jeune, beaucoup plus jeune, touffe épaisse et rouflaquettes encerclant un regard insolent, installé avec le batteur Danny Taylor devant le tableau de bord d’un avion de ligne. Au dos de l’album, une autre photo dans laquelle le duo pose nonchalamment, banjo calé sur les genoux de Coxe, devant les débris d’un avion écrasé de la compagnie Pan Am, stoppa net l’ascension de ce groupe hautement atypique, après que la compagnie obtint d’un juge une injonction forçant le label à retirer tous les albums des magasins, et interdisant aux Silver Apples de se produire sur scène. D’une époque (nos années 2010) à l’autre (le crépuscule des 60s psychédéliques), deux incarnations d’un freak magnifique et une même voix, cristalline et lyrique comme la pop n’en a plus fait advenir depuis des décennies ; finalement, le gourou Simeon Coxe, dit «Simeon» tout court, s’est éteint le 8 septembre, à l’âge de 82 ans. Rejoignant son camarade Danny Taylor, décédé en 2005. 

Dissonances ahurissantes

A quoi aurait ressemblé la carrière des Silver Apples si la Pan Am n’avait pris ombrage de leur plaisanterie ? Leur musique pleine de blips sans âge et de dissonances ahurissantes sonnait infiniment étrange au public de 1967-68, au point, selon Coxe, de provoquer des «réflexes d’autodéfense» ; mais l’heure était à l’expérimentation tous azimuts, aux projections de sinusoïdes sur les murs des clubs, aux collages de bruits dans les chansons des Beatles. John Lennon d’ailleurs, comme Jimi Hendrix, qui les invita à jammer autour de sa reprise révolutionnaire de la Bannière étoilée, ou encore Andy Warhol, était fans.

A l’écoute des albums Silver Apples (1968) et Contact (1969), l’oreille contemporaine, qui ne connaît que trop la musique des grands groupes qu’ils ont profondément influencés (Portishead en premier), entend surtout l’intelligence des arrangements, la tradition (américaine) qui s’y prolonge, et le génie mélodique. Avec le recul, et sans refaire l’histoire, il apparaît comme une évidence qu’avec un peu moins de malchance, Silver Apples aurait pu devenir énorme comme Pink Floyd. Quand bien même leur psychédélisme sec et distancié, presque ironique, n’appartenait qu’à eux.

 «Junky equipment» bricolé avec des bidules

Ça n’était bien sûr pas leur ambition. Le nom du groupe, surréaliste, était emprunté à l’album d’avant-garde le plus aliénant de 1967, Silver Apples of the Moon, créé et composé par le pionnier électronique Morton Subotnick. Leur instrumentarium, peu photogénique et encore moins glamour qu’un synthétiseur de recherche, était un amas informe de «junky equipment» bricolé avec des bidules qu’on pouvait trouver dans n’importe quelle quincaillerie du pays. Surtout, leur idée de s’en tenir à cette étrange formule, oscillateurs, pédales de guitare et batterie, pour construire leurs chansons, venait du hasard – une soirée un peu trop arrosée chez un ami chef d’orchestre endormi à bidouiller un oscillateur branché sur la chaîne du salon. Si vision il y eut, c’est moins d’une carrière vers le panthéon du rock que de cieux enflammés par le son électronique à son état incandescent.

Le premier album sans titre du groupe restera comme l’un des plus naïfs et décharnés du rock américain, somme de rhythm’n’blues les bras ballants croisé à des rengaines espiègles qu’auraient pu chanter les Hillbillies de la Carter Family, heureusement soutenu par une batterie débridée comme celle de Keith Moon et des basslines corrosives. Déconcertant, le disque permit tout de même au duo de partir en tournée, avec batterie et bidules en série (la machine avait désormais un nom, celui de son créateur, le «Simeon»), et de briller aux yeux de la critique. Mais un an plus tard, le mal était fait par Pan Am, et le groupe se sépara, Simeon Coxe, pour le moins écœuré, quittant New York pour l’Alabama, où il travailla jusqu’à la fin des années 80 comme reporter pour une chaîne locale.

Coxe ressuscita les Silver Apples en 1996, à la faveur d’un album hommage plein de sémillants groupes de ce qu’on appelait à l’époque le space rock (Windy & Carl, The Third Eye Foundation…), avec un autre batteur – Danny Taylor demeurant jusqu’alors aux abonnés absents. Des nouveaux disques vinrent remplumer la discographie du groupe en passe de devenir «culte», puis Taylor réapparut, un album inédit, enregistré à la fin des années 60, sous le coude. Silver Apples put ainsi profiter d’une deuxième vie, qui, bien qu’interrompue momentanément par un accident de van qui brisa le cou de Coxe et le laissa légèrement handicapé, dura autant que le vieil homme eut du jus et du plaisir à faire danser les jeunes mélomanes du monde entier. Il eut le loisir de partager la scène avec quelques-uns de ses plus fidèles admirateurs, de l’auguste Hans-Joachim Roedelius (Cluster) à Portishead, qui composèrent une de leurs plus intenses chansons (Carry On) en hommage vibrant à son si singulier talent.

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