Paranoïa : qu'est-ce que c'est et comment reconnaître les signes ?

La paranoïa se caractérise par une interprétation du monde basée une surestimation de soi et un sentiment de persécution plus ou moins généralisé, pouvant aller jusqu’au délire. Explications avec le psychanalyste Jean-Pierre Winter*.

Restez informée

Hystéro, schizo, mytho… Depuis les années 70, les névroses et psychoses ont fait leur entrée dans le langage courant sous forme de diminutifs. Une simplification de la forme et du fond qui, la plupart du temps, ne définit qu’un comportement passager. Dans ce sens, parano est employé pour qualifier un excès d’inquiétude ou de méfiance. On peut même se l’adresser à soi-même (ce que ne fera jamais un vrai parano, sauf pour ne pas en tenir compte et justifier sa méfiance). Le terme fait également partie d’une certaine rhétorique du débat démocratique pour disqualifier les positions ou le discours de l’adversaire (il est aujourd’hui souvent remplacé par complotiste).

Paranoïa : un délire interprétatif

En psychiatrie, le terme paranoïaque qualifie un trouble de la personnalité (personnalité paranoïaque) basé la surestimation de soi (hypertrophie du moi) et un sentiment de persécution pouvant évoluer vers une pathologie délirante appelée psychose paranoïaque. Elle se traduit par un délire interprétatif où tout événement extérieur est perçu par le sujet comme porteur d’un message – généralement hostile et persécuteur – à son intention, dans le déni de sa vie psychique (aucune capacité d’introspection).

Paranoïa : prendre ses fantasmes pour la réalité

Le sujet paranoïaque définit le monde à partir de ses fantasmes (ce qu’il imagine) qu’il prend pour la réalité, ce qui est la définition du délire”, nous dit Le psychanalyste Jean-Pierre Winter. Autant dire que ça arrive à tout le monde. Mais la différence se joue dans la capacité à douter de ses interprétations, c’est-à-dire à les prendre au moins pour ce qu’elles sont (des interprétations). Pour le paranoïaque, ce sont des certitudes et il n’en démord pas. La contradiction, vécue comme humiliante, renforce son sentiment de persécution et sa rancune.

Un délire cohérent à partir de prémisses fausses

A intensité variable, il est donc question de délire dans les deux formes (personnalité paranoïaque ou psychose paranoïaque), d’où des symptômes identiques : égocentrisme, sentiment de menace exagérée, suspicion, orgueil démesuré, susceptibilité, rancune, autoritarisme, difficultés relationnelles, revendication, agressivité, rapport figé au savoir (savoir clos) et certitude d’avoir accès à la vérité.

Dans sa version psychotique, le délire paranoïaque est renforcé jusqu’à déterminer l’ensemble du jugement, soit dans un secteur de sa vie (amoureuse, professionnelle ou relationnelle, etc.), soit dans tous les domaines (“en réseau”) comme, par exemple, dans une théorie du complot généralisé.

Le sujet va donner une cohérence à son délire en accumulant toutes formes de “preuves” (on parle d’amour des preuves) de sortes qu’elles correspondent à son fantasme de persécution. Il va chercher à obtenir réparation, soit de façon quérulente, c’est-à-dire en multipliant les procédures judiciaires (dépôt de plaintes, etc.), soit en recourant à la violence physique, parfois jusqu’au meurtre (crime conjugal, ou l’autre est soupçonné de le tromper, par exemple, la jalousie exacerbée étant une paranoïa très commune).

Paranoïa : une maladie du narcissisme

La surestimation de soi et de ses propres capacités est appelée en psychiatrie “hypertrophie du moi”. D’où la tendance du paranoïaque à tout ramener à soi (égocentrisme), une soif de reconnaissance et de respectabilité, le goût des privilèges, l’incapacité à reconnaître ses erreurs, la mauvaise foi, la tendance à l’autoritarisme et à la revendication. Ces traits rappellent ceux de la “personnalité narcissique “. En effet, la paranoïa est une maladie du narcissisme dont le système de défense est appelé projection. C’est-à-dire que, sans en être conscient, le paranoïaque perçoit chez les autres son propre fonctionnement. D’où des réponses souvent “en miroir”, c’est-à-dire en revoyant à l’autre, quasi dans les mêmes termes, les reproches qui lui sont faits. Par exemple : “Quoi ? je parle tout le temps de moi ? Mais tu ne t’entends pas ! c’est toi qui parle tout le temps de toi ! “.

Le refus de se soumettre aux exigences sociétales

Puisque c’est lui qui juge, le paranoïaque se veut au-dessus des situations où il pourrait être jugé, c’est-à-dire qui pourraient révéler ses insuffisances (orgueil). Par exemple, s’il rate (un examen, un entretien d’évaluation, etc.), il va trouver d’autres motifs que ses limites ou son manque de travail pour justifier qu’on veut le persécuter. D’où de multiples conflits et procédures avec sa hiérarchie pour inverser le rapport de forces, ou, afin de ne pas s’exposer avec ses insuffisances, le choix d’une voie autodidacte (où certains vont d’ailleurs très bien réussir), quand d’autres vont sortir du circuit pour faire leur petite cuisine dans leur coin et refuser de s’exposer au jugement sociétal (par exemple, peindre ou écrire sans jamais exposer leur travail, sauf en circuit fermé, car il est “incompris”). Le paranoïaque, en refusant les compromissions nécessaires qu’imposent la vie en société, traduit une idée qu’il se fait de sa ” pureté” : lui est intact, le “mal” est toujours extérieur (les autres, mais aussi la Nature et les animaux (“vecteurs de maladies”), même Dieu !) ; jamais en lui. Ce qui rend tout travail introspectif quasi impossible. Son raisonnement : lui, il va bien, c’est l’autre ou le reste du monde qui qui est perverti, donc, pourquoi se soignerait-il ?

Pour le parano, tout fait signe

Un paranoïaque, c’est quelqu’un pour qui tout fait signe“, disait Freud. Le feu qui passe au rouge pile quand il s’approche, le chat noir qui surgit quand il a un rendez-vous important, etc. Autrement dit, pour le parano, il n’y a pas de hasard : tout est un signe, qui le concerne ‘hypertrophie du moi : le monde tourne autour de lui). “A condition que ce soit hors de son psychisme, précise Jean-Pierre Winter. C’est-à-dire que s’il fait un lapsus ou un acte manqué il dira que c’est par hasard, qu’il est fatigué, etc. Mais s’il repère un livre dans ma bibliothèque, il dira que c’est un signe que je lui adresse. Or, pour le psychanalyste, c’est l’inverse : tout ce qui provient du psychisme du patient n’est pas du hasard, mais tout ce qui se passe en dehors du psychisme n’est que du hasard.

Le parano se prend pour un champion de clairvoyance

S’il ne veut rien savoir de sa vie psychique, il cherche en revanche à capter celle des autres, dont il prétend deviner les intentions cachées, comme un détective à la recherche de la vérité. Là encore, tout fait signe : un mot, un regard, une expression, dont il se saisit pour conforter ses interprétations. Il arrive qu’il tombe juste et donne l’impression d’une grande lucidité. Une façon d’imposer son contrôle en échappant à sa propre introspection. Cette lecture de pensée par effraction fait aussi partie du système de défense du paranoïaque, qui, pour sa part, cultive un goût du secret (et vous le fait savoir), craignant que ses confidences soient utilisées contre lui, qu’on l’utilise ou que l’on nuise à sa réputation (sentiment de supériorité et mépris des autres).

Quelques exemples de parano ordinaire

  • Ce voisin qui vous surveille, sait à quelle heure vous sortez et rentrez, connaît de vue vos amis de passage, peut aller jusqu’à fouiller vos poubelles, prend pour une attaque personnelle le fait que des feuilles de vos arbres tombent quelquefois dans son jardin, accuse votre chat de venir « sciemment » abimer ses plates-bandes… Et se cache chez lui comme dans un bunker pour échapper aux intrusions d’autrui…
  • Le ou la conjointe qui fouille régulièrement vos affaires, fouine dans vos mails et messages dans le but d’y trouver la preuve de votre infidélité qui l’obsède.
  • Cette relation qui vous reproche de l’avoir humiliée un jour, en décelant dans un fait anodin et très ancien votre intention. Vous en êtes tellement ébahie qu’il vous arrive même de vous excuser…
  • Cet individu qui houspille son jeune enfant qui « fait tout pour le provoquer » alors que celui-ci ne fait qu’être dans sa vie d’enfant : découvrir le monde en touchant à tout, observer les lois de la physique en jetant des objets, manger à sa faim mais pas au-delà et donc ne finit pas son assiette…
  • Cette personne qui punit ou violente son animal de compagnie pour le même genre de raisons : il l’a bien cherché. Un anthropomorphisme (donc une projection) fixé sur la prétendue manipulation de l’animal à l’égard de son maître.
  • Cet (te) ami(e) qui vous fait comprendre que la personne qui s’intéresse à vous, cherche en réalité à se rapprocher de lui ou d’elle et vous utilise dans ce but.
  • L’hypocondiaque qui vous accuse d’insensibilité face à vos doutes quant à son énième symptôme de maladie “mortelle”…
  • L’érotomane qui se persuade, à tort, qu’il(elle) est désiré(e) ou aimé(e) et se venge quand il(elle) se sent rejeté…

Les origines de la paranoïa

  • Il est probable que, pour une part, les mensonges familiaux, les troubles sur l’origine aient désorganisé sa vie psychique. Les enjeux du trouble paranoïaque tournent en effet autour de la pureté fantasmatique, de la vérité et de l’authenticité de l’origine. Freud reconnaissait que, dans tout délire paranoïaque, se trouve un noyau de vérité historique.
  • Pour Freud encore, dans sa clinique de la jalousie exacerbée, en particulier masculine, observe une impossibilité pour l’homme de se penser homosexuel alors qu’il apparaît que sa jalousie à l’égard de sa femme concerne, à son insu, l’homme qui est censé la posséder dans son dos.
  • Certains contextes politiques, comme les dictatures de surveillance, basées sur la dénonciation, obligent à se cacher, rendent paranoïaques.
  • Pour Lacan, lorsque le père est exclu de la chaîne signifiante, c’est à dire qu’il ne fait pas partie de ce dont la mère parle, cela fait un trou dans le psychisme où va s’engouffrer le délire, pour le remplir. N’oublions pas ce que disent les psychanalystes après Freud : le délire est une tentative de guérison…

* Auteur de L’avenir du père, comment réinventer sa place ? (éditions Albin Michel)

A lire aussi :

⋙ Le narcissisme, c’est quoi ?

⋙ Erotomanie : qu’est-ce que cette conviction délirante d’être aimé par quelqu’un ?

⋙ 5 idées reçues sur Freud

Source: Lire L’Article Complet