Pourquoi les humains prennent le Big data pour un dieu

  • La révolution numérique a bouleversé nos modes de vie et a créé une créature qui nous échappe.
  • Le livre The New Now, écrit au printemps 2021 par Sylvain Louradour, directeur associé et Chief Creative Officer de l’observatoire d’innovation digitale Netexplo, analyse notamment notre rapport avec le big data.
  • Il revient pour 20 Minutes sur ce dieu numérique auquel on a tendance à confier nos décisions.

Omniprésent et omniscient, big data a tout l’air du big brother de 1984 de George Orwell. Nous produisons des flots de données à travers nos recherches Internet, nos interactions en ligne, nos données de géolocalisation… Et une fois triées et analysées, des algorithmes en forme de super-calculateurs apprennent à nous connaître mieux que nous-mêmes.

Les capacités de calcul spectaculaires de l’intelligence artificielle ont développé ses pouvoirs de prédiction et laissent croire à une nouvelle façon d’aborder le futur collectif. La tentation est grande de lui laisser prendre des décisions à notre place… A l’aune de la campagne
présidentielle, revenons sur cette entité numérique aux pouvoirs infernaux qu’il faudrait -peut-être- remettre à sa place de simple machine. Ne l’appelez plus big data mais « datagod ». La preuve.

Omniprésent, omniscient… et omnipotent ?

Il est partout et il sait tout de nous… Le big data, c’est le flux de toutes les données qu’on laisse en ligne, que ce soit des données de santé, les datas que Facebook récupère sur ses utilisateurs, l’ensemble de nos interactions, photos, mails, emojis, achats… Il sait absolument tout de nous mais on ne peut pas le voir. « Comme un dieu, il peut régir nos vies ou nous aider dans nos vies mais il est strictement invisible, observe Sylvain Louradour, auteur du livre The New Now de
l’observatoire de l’innovation digitale Netexplo. La chose physique la plus proche du big data, ce sont les serveurs ».

En glanant ces millions de données numériques, il finit par en savoir plus sur nous que nous-mêmes. « Si on croisait les datas de nos achats avec nos consultations médicales, nos voyages, nos relations…, on verrait des choses sur nous-mêmes dont on n’avait probablement pas conscience, mais qui existent », poursuit l’analyste. Et quand on voit que l’intelligence artificielle est déjà capable de gérer des opérations militaires ou médicales, on n’en est pas loin de l’omnipotence. Dieu, es-tu dans mon portable ? Oui…

La foi en l’IA

Il faut de la foi pour s’en remettre à une puissance supérieure invisible. On l’a dit, l’intelligence artificielle a des capacités de calcul et de traitement des données infiniment (et le mot est faible) supérieures à celle de l’humain. Mais il lui manque tous les autres ingrédients de l’intelligence humaine : l’émotion, l’esprit critique, la capacité d’abstraction, le sens commun… tout ce qui permet à vous, chers lecteurs, de vous différencier de Siri, Alexa et OK Google.

« Quand on doit prendre une décision, n’a-t-on pas tendance à faire confiance à un dieu portable à portée de main, une entité capable de brasser des milliards de paramètres, interroge Sylvain Louradour. Mais la décision qu’on prendra à la fin n’a pas besoin de l’objectivité des datas, elle a besoin de notre personnalité à nous ». C’est là qu’il faut de la foi. D’autant qu’une grande partie des données recueillies par Facebook, par exemple, sont inexploitables, a reconnu Nav Kesher, responsable data science du réseau social en 2018 lors du AI Summit de San Francisco. « Tout essai de prévoir le futur via une IA semble donc voué à l’échec, à moins de se contenter d’un futur partiel. Cependant, notre croyance persiste », conclut l’étude de Netexplo. Et, malgré ça, on continue de lui confier une partie de notre existence.

Un message décrypté par des technoprophètes

L’humain a créé ce dieu numérique qui, désormais, lui échappe. « Le big data, ce sont des flux gigantesques complètement incontrôlables et incompréhensibles », décrit Sylvain Louradour. Le principe du deep learning (l’apprentissage profond) est de programmer la machine à apprendre de ses erreurs et à progresser. Elle finit par dévier de ce qu’elle a été programmée à faire et elle arrive à des résultats qui lui sont propres. Car l’intelligence artificielle ne fonctionne pas comme notre cerveau. « Comme Pinocchio, le système à un moment prend vie et nous échappe », pointe l’auteur de The New now.

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Dans une religion, les prêtres, les rabbins sont chargés de déchiffrer le sens du message divin, c’est ce qu’on appelle l’herméneutique. De même, les spécialistes les plus avancés du big data et de l’IA « apparaissent comme des oracles car ils comprennent un peu mieux que les autres ce qu’il se passe dans la machine », note Sylvain Louradour. Mais en interprétant, ils orientent le message en fonction de leur subjectivité. Et on voit bien comment une erreur d’interprétation des datas peut poser problème dans une campagne électorale.

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