Syndrome de Stockholm : pourquoi reste-t-on proche de personnes qui nous font du mal ?

“Il y a un adage qui dit que l’on fait toujours du mal à ceux qu’on aime, mais il oublie de dire que l’on aime ceux qui nous font du mal.” Tiré du mythique Fight Club, cette phrase aux allures de mantra pour mug à café résume pourtant bien, en quelques mots, en quoi consiste le syndrome de Stockholm, ce phénomène psychologique selon lequel certains et certaines éprouveraient de l’affection et de l’empathie pour ceux et celles qui les blessent, qui les malmènent et font grosso modo de leur vie un enfer.

Et, hasard et coïncidence, comme dans l’adaptation cinématographique de David Fincher, l’histoire de ce déroutant syndrome prend racine dans…. un braquage. Pas celui visant à dérober de la graisse humaine dans les poubelles d’une clinique esthétique, mais bien celui, plus conventionnel, des coffres-forts d’une banque. 

Choc traumatique et gratitude

Nous sommes en août 1973 à Stockholm et un homme, Jan Erik Olsson, s’évade de prison et décide de braquer un de ces établissements financiers du quartier de Norrmalmstorg. Forcément rien ne se passe comme prévu, la police intervient et le fugitif prend en otage quatre employés de la banque : il les retiendra 6 jours. Pourtant, une fois libérés, aucun d’entre eux n’ira témoigner contre leur agresseur. Tous prendront sa défense, contribueront à ses frais d’avocat et certains iront même lui rendre visite en prison.

Surprenante, perturbante, cette réaction en faveur de leur cerbère ne manque pas d’interpeller de nombreux psychanalystes, dont l’américain Frank Ochberg qui va prendre l’initiative d’interroger les victimes et tenter de comprendre cet attachement affectif entre ravisseurs et otages. “Je savais que j’allais mourir”, lui confient alors ces derniers lors d’entretiens individualisés.

Et pour cause, pendant la prise d’otages, ces derniers ne peuvent ni parler, ni bouger. Ils ne se nourrissent ou vont aux toilettes seulement sur l’initiative ou l’autorisation de leur ravisseur. En bref, ils se trouvent dans un état de dépendance et de soumission telle, que lorsque le preneur d’otages se rend et se résigne à les laisser en vie, ils développent alors une certain sentiment de reconnaissance envers leur agresseur, niant la cruauté infligée et la douleur endurée.

“Le syndrome de Stockholm, c’est le choc traumatique de personnes qui ont cru qu’elles allaient mourir et qui, du coup, ressentent de la gratitude envers leur ravisseur de ne pas les avoir achevées”, résume Saverio Tomasella, docteur en psychanalyse et auteur de La folie cachée : comment survivre avec une personne invivable (Albin Michel, 2015). Une façon pour ces victimes d’accepter plus facilement cet épisode traumatisant et d’aller de l’avant, comme l’a très bien décrit Frank Ochberg dans les années 70.

“Ça pourrait être pire”

Mais, près de 50 ans plus tard cette théorie révolutionnaire, on se rend compte aisément que ce syndrome peut dépasser le simple cas d’une prise d’otages ou d’un enlèvement sordide et se révéler dans tout un tas de situations du quotidien aussi banales qu’insoupçonnées.

Un individu passionnément amoureux d’un partenaire violent, un enfant aimant face à un parent abusif, un salarié admiratif d’un boss tyrannique, un sportif ou un musicien en proie à un professeur dominateur : l’attachement à une personne qui exercerait des maltraitances, physiques et/ou morales, peut s’inviter dans tout type de relations, et plus particulièrement celles qui sont exposées à une certaine forme d’emprise, ou du moins de déséquilibre. “Dans ces cas là, que ce soit sous la forme d’un choc violent ou de traumatismes cumulatifs d’humiliations et de manipulations répétées, la victime peut ressentir de la gratitude et rester en relation alors qu’elles ne sont pas bien, qu’elles sentent un problème”, explique le psychanalyste.

Il y a toujours des choses dans l’histoire d’une personne tyrannique ou manipulatrice qui font qu’elle peut devenir la victime magnifique […]

Une tendance à accepter l’inacceptable d’autant plus insidieuse, qu’elle s’installe au fur et à mesure que ces abus, physique et/ou émotionnels, se produisent de façon répétée et façonnent progressivement les tenants et aboutissants de cette relation nocive. Dans le cadre professionnel par exemple, un article de 2016 du journal américain Harvard Business Review a démontré qu’un salarié harcelé qui n’est pas en mesure de démissionner face à un supérieur hiérarchique toxique (difficulté de retrouver un emploi, dépendance financière…), tendra à s’identifier à son harceleur, voire à lui donner raison, pour rendre sa propre situation de victime supportable.

“Il y a toujours des choses dans l’histoire d’une personne tyrannique ou manipulatrice qui font qu’elle peut devenir la “victime magnifique”, sous prétexte qu’elle a été maltraitée, qu’elle vient d’un milieu pauvre, qu’elle a eu tel ou tel maladie”, détaille Saverio Tomasella. “Ce sont des gens qui vous demandent de les plaindre alors qu’ils vous mènent une vie impossible et qui sont extrêmement convaincants : on finit par croire qu’ils sont bien plus malheureux que nous, bien plus à plaindre et donc on les excuse”, commente-il.

Le syndrome de Stockholm dans les relations abusives

Des profils que l’on retrouve notamment dans les relations amoureuses, ces dernières pouvant faire l’objet de syndromes de Stockholm avérés, notamment lorsque les mots doux et marques d’affection laissent progressivement place aux insultes, aux humiliations et à tout autre forme de dégradations interpersonnelles. C’est ce que raconte Katie, 30 ans, professeur de yoga, dans un billet paru sur Lenny Letter, la (feu) newsletter féministe cofondée par Lena Dunham.

Je disais à ma thérapeute que c’était parce qu’il était alcoolique, qu’il avait été diagnostiqué bipolaire… Elle me répondait, bien sûr, que ce n’était pas une raison.

Victime de violences conjugales, cette américaine raconte comment elle a développé un syndrome de Stockholm tout au long de ces cinq années de relation avec son ex-compagnon, ignorant les signes avant-coureurs tout en les ayant détecter. “La manière dont il me hurlait des insultes quand on était en désaccord, dont il utilisait sa taille pour m’intimider, le fait que rien n’était de sa faute, qu’il puisse m’effrayer à ce point… je n’arrivais pas à mettre un mot dessus”, explique-t-elle tout en se souvenant trouver des excuses à ce comportement abusif. “Je disais à ma thérapeute que c’était parce qu’il était alcoolique, qu’il avait été diagnostiqué bipolaire… Elle me répondait, bien sûr, que ce n’était pas une raison.”

Quelques mois après son divorce, elle continue de s’interroger comment une personne comme elle, éduquée et privilégiée a pu se retrouver dans une telle situation. “On peut parler de kidnapping amoureux, d’une relation intime et affective qui met l’autre sous emprise. Rien de cela n’est de l’amour bien évidemment : c’est de l’utilisation folle et perverse de la relation”, souligne Saverio Tomasella.

Une folie cachée… et partagée

À contre-courant des termes en vogue de perversion narcissique et autres lectures manichéennes des tensions interpersonnelles, le psychanalyste préfère toutefois parler de folie cachée quand il s’agit de décrypter les mécanismes de ce type de relation toxique.

Le but ? Mettre ainsi en exergue des dynamiques relationnelles profondes relevant le plus souvent de l’insensé. En effet, s’il y a des couples où l’on note très clairement la présence d’une personne en dérive, particulièrement manipulatrice ou tyrannique, dont la folie est souvent dissimulée sous une forme de normalité apparente faite d’adaptabilité ou de réussite sociale, d’autres relations fonctionnent au contraire sur un mode plus complexe, fait de névroses, de chantages et de manipulations partagées.

Il ne peut pas y avoir d’amour entre un bourreau et sa victime, notamment quand il y a de la malveillance, du délire, de l’abus, de la haine, de la perversion…

“Le plus souvent, les termes de bourreau et de victime sont effectivement limitants”, fait remarquer le psychanalyste, sans pour autant évincer l’existence de situations de harcèlement et de violences avérée. “Mais si l’autre reste, c’est qu’il y a une autre forme de folie cachée”, poursuit-il.

“Dans ces couples, c’est la folie de l’un qui permet de supporter la folie de l’autre et qui fait qu’ils peuvent fonctionner sur ce mode pendant très longtemps”, tranche-t-il, soulignant une fois de plus que ce n’est pas l’amour qui fait perdurer ces relations toxiques. “On ne peut pas aimer quelqu’un qui nous fait du mal. Certes, une personne peut déraper de temps en temps et on peut repérer, identifier l’origine de ce comportement sans remettre en question l’amour présent dans le couple. Mais il ne peut pas y avoir d’amour entre un bourreau et sa victime, notamment quand il y a de la malveillance, du délire, de l’abus, de la haine, de la perversion…”, conclut-il.

Culpabilité et masochisme moral

Mais alors si ce n’est pas de l’amour qui nous pousse à pardonner inlassablement celui ou celle qui nous détruit, est-ce simplement la reconnaissance qu’il ou elle ne commette pas de pires actes qui nous pousse finalement à rester à ses côtés, comme le sous-tend la théorie d’Ochberg ?

“C’est une forme de masochisme moral : ces personnes vont accepter de souffrir en pensant qu’elles doivent souffrir parce que ça fait partie de la vie, parce que c’est un signe qu’elles sont amoureuses, parce qu’elles croient qu’elles doivent tout faire pour la relation, qu’elles doivent faire des efforts”, explique Saverio Tomasella qui décrit des personnes souvent timides, dévouées, pleines de bonne volonté, mais pas assez fermes pour mettre un terme à ces maltraitances. Par ailleurs, le psychanalyste n’hésite pas à fustiger des formes d’éducations culpabilisantes qui nous rendraient d’autant plus vulnérables et enclins à tomber dans le piège de ce syndrome de Stockholm.

Notre culture crée aussi bien des agresseurs que des victimes. Et c’est quand on réalise cela qu’on peut éviter les violences.

“Toute la culture judéo-chrétienne a contribué à créer des personnes obéissantes qui supportent des choses qu’elles ne devraient pas supporter, avec l’idée qu’elles seront par la suite récompensées”, note-t-il, stigmatisant un ensemble d’idéologies, de croyances sociales qui, dans nos sociétés, font du maintien de la vie de couple une injonction poussant les individus à supporter l’insupportable.

“On a été éduqué avec l’idéologie selon laquelle il faut rester en couple, tenir bon dans le mariage, dans l’engagement à deux, faire des efforts pour s’adapter à l’autre, pour être conciliant, pour accepter l’autre comme il est…”, ajoute-il. C’est ce que confirme d’ailleurs Katie qui souhaite aujourd’hui témoigner pour rompre le silence et sensibiliser les femmes qui pourraient être aussi dans son cas. “Notre culture crée aussi bien des agresseurs que des victimes. Et c’est quand on réalise cela qu’on peut éviter les violences. L’amour ne devrait pas faire mal”, explique celle qui jusqu’à son divorce, n’avait pas réalisé que les insultes, les humiliations sont aussi une forme de violences conjugales.

 

Peur(s) à géométrie variable

D’autres personnes, au contraire, sont tout à fait conscientes des abus dont elles sont les victimes et savent pertinemment qu’elles devraient se dégager de cette relation nocive sans pour autant parvenir à y mettre concrètement un terme. Une forme de paralysie, d’immobilisme qui s’explique par un complexe système de craintes enracinées et d’avantages non-avoués.

“Certaines personnes vont rester dans cette relation uniquement parce que la sexualité y est jouissive, ardente, ou parce que le “fou” en question est riche, prestigieux ou qu’il procure des avantages matériels et sociaux”, décrit le psychanalyste. Mais c’est aussi la peur de la solitude, l’appréhension de sortir de cet enfer devenu si familier ou encore la conviction insensée que l’on est indispensable au bien-être de celui ou celle qui nous fait sombrer qui nous conduit à rester comme coincé.

“Beaucoup de personnes me disent qu’elles ont peur d’être seules, de ne pas retrouver quelqu’un. Alors qu’on peut tomber amoureux à tout âge ! La crainte aussi que l’autre ne porte atteinte à ses jours car elles croient toujours que ce sont elles qui vont sauver leur bourreau, qu’elles vont les aider à changer, à devenir bon… mais ça ne marche pas du tout !”, prévient-il.

“C’est illusoire de vouloir sauver une personne folle : c’est cette dernière qui doit se sauver elle-même en entamant une thérapie en profondeur”, conclut-il, rappelant qu’un “fou” peut changer, à condition qu’ils prennent d’importantes initiatives psycho-thérapeutiques.

Créer un sursaut vital

Car pour celui ou celle qui subit ce syndrome de Stockholm, les risques peuvent se révéler extrêmement néfastes à long-terme. Détérioration de l’équilibre psychique, développement de dépressions, maladies aux symptômes physiques : les conséquences sont multiples et peuvent se révéler aussi bien fatales que salvatrices.

“Un diagnostic grave peut créer un sursaut vital chez la victime qui va décider de quitter la personne néfaste”, explique le thérapeute. Autre raison qui peut lui permettre de passer (enfin) à l’action : un membre de l’entourage qui vient la secouer suffisamment ou le bourreau qui va aller trop loin dans l’expression de sa violence ou de sa folie.

Le problème, c’est qu’en tant que victime d’abus, on a du mal à accepter et à mettre ce mots sur les actions de l’autre. On l’aime et on veut croire en eux.

Dans le cas de Katie, c’est lorsque son mari a brisé la vitre de sa voiture avec une pelle en métal, alors qu’elle se trouvait à l’intérieur sur le siège conducteur, qu’elles s’est enfin décidée à demander le divorce et une ordonnance de protection, après 2 mois de mariage et 5 ans de relation. “Le problème, c’est qu’en tant que victime d’abus (je déteste ce mot!), on a du mal à accepter et à mettre ce mots sur les actions de l’autre. On l’aime et on veut croire en eux. Et à la fin d’une dispute, on est juste épuisée, on ne sait même plus pourquoi, comment cela a commencé et on veut juste passer à autre chose.”

Aujourd’hui, conseillère certifiée dans la prévention des violences conjugales, Katie a su s’extirper de cette relation toxique et se réinventer au profit d’une cause qui lui tient à coeur. Une décision qu’approuverait le thérapeute qui recommande vivement de quitter ce genre de relation dès qu’on en prend conscience. “Des personnes vont développer des mécanismes de survie pour continuer à vivre avec une personne invivable et ce n’est pas une bonne chose !”, prévient-il.

“Il n’y a aucune raison de trouver comment survivre, des raisons de rester. Il faut partir, sauver sa peau et quitter cette personne là !”. On ne saurait être plus clair.

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