Vous n’arrivez pas à vous représenter un visage ou un lieu ? Vous êtes peut-être aphantasique

  • Qu’est-ce que l’aphantasie ?
  • Les différents types d’aphantasie
  • Comment composer avec ce trouble au quotidien ?
  • Des études encore en cours pour trouver des causes

« Si je vous demande d’imaginer La Joconde. Est-ce qu’elle regarde vers vous ou pas ? Est-ce qu’elle a des cheveux frisés ou lisses ? Pour répondre à cette question vous vous faites une image dans votre tête, non ? », me demande Paolo Bartolomeo, neurologue à l’Institut du Cerveau et auteur de l’ouvrage Penser droit (Éd. Flammarion).

Si je me représente bien cette image dans ma tête, ce n’est pas le cas pour environ 2% à 5% de la population qui est atteinte d’aphantasie. Pourtant, la majorité des personnes aphantasiques seraient capables de répondre à ces questions. Et c’est en cela que réside toute la complexité de ce trouble. Explications.

Qu’est-ce que l’aphantasie ?

L’aphantasie « est un déficit de l’expérience subjective. Ces personnes ont accès aux informations relative aux images mentales, mais n’ont pas l’expérience de les voir dans leur tête », explique le neurologue.

En résumé, c’est l’incapacité de visualiser des images dans sa tête. Plus que l’image, ce trouble peut atteindre les autres sens – l’imagerie acoustique, tactile ou olfactive. C’est le cas de Matthieu, 24 ans, qui n’a aucune imagerie mentale. « Tout ce que j’ai, c’est mon monologue intérieur. C’est-à-dire que je peux parler avec ma propre voix, mais ce sont juste des informations, des mots qui se suivent mais pas des images ou des sons », explique-t-il.

L’aphantasie n’est pas seulement un problème de visualisation des objets mais aussi celui d’événements, de visages, ou encore de lieux. « Si j’ai des éléments clés, je vais pouvoir replacer verbalement les événements d’un souvenir, mais je ne vais pas pouvoir replacer le visage d’un proche, par exemple », détaille Matthieu.

Les différents types d’aphantasie

Sans en être complètement certain, Matthieu pense qu’il a ce trouble depuis toujours. « Par exemple,  je n’étais pas un enfant qui jouait avec des amis imaginaires. J’ai toujours été très ancré dans le réel », raisonne-t-il.

Idem pour Charlotte, étudiante de 22 ans : « Je suis sûre à 99% que c’est de naissance. Je n’ai pas eu de traumatisme et je n’ai aucun souvenir d’avoir déjà eu des images dans ma tête, d’aussi loin que je me souvienne », confie-t-elle.

Si la majorité des personnes sont aphantasiques de naissance, ce trouble peut se déclencher après des lésions cérébrales comme un accident vasculaire cérébral (AVC). « Si une partie importante du lobe temporal du cerveau est détruite dans l’hémisphère gauche du cerveau – qui est le même hémisphère que pour le langage – ces personnes peuvent perdre leur imagerie mentale », détaille le Dr Bartolomeo.

« Ces patients peuvent perdre à la fois leur expérience subjective de l’imagerie et l’accès aux informations. Par exemple, ne plus être capables de répondre aux questions sur la Joconde sans avoir le tableau devant les yeux. »

Ce trouble est parfois accompagné de troubles de la mémoire – notamment autobiographique – comme pour Matthieu. « Je suppose que cela affecte ma mémoire autobiographique, donc ma mémoire tout court dans le sens où j’oublie tout très vite. Me souvenir de mon adolescence est très compliqué, par exemple », explique le jeune homme.

« Ces personnes ont des problèmes de mémoire épisodique c’est-à-dire des difficultés à se rappeler précisément un épisode qui est arrivé à un certain moment. Il se peut donc qu’il y ait un lien entre mémoire épisodique et imagerie mentale. Mais on ne connait pas encore la fréquence », précise le neurologue.  

Comment composer avec ce trouble au quotidien ?

Ce trouble peut avoir une influence sur le quotidien des personnes aphantasiques – notamment sur leur créativité.

Pour Charlotte, l’aphantasie a, par exemple, été un frein à l’apprentissage de la guitare. « J’ai même abandonné la guitare parce que mon professeur me disait d’entendre les notes dans ma tête et de les reproduire, mais je pensais que c’était imagé et pas littéral », en rigole-t-elle.

Pour Matthieu, ancien étudiant en conception 3D, le contraire s’est produit. « Il y avait une notion de design et j’étais très bon. Je n’ai jamais eu de souci malgré le fait que je ne l’imaginais pas dans ma tête. Je n’avais pas besoin de le voir pour le savoir. Donc j’allais plus vite parce que je ne me fatiguais pas à créer une image mentale de ce que je voulais avoir. Je le faisais », explique-t-il.

Ces deux jeunes ne considèrent pas ce trouble comme un handicap au quotidien – et encore moins comme une maladie – mais comme une « différence de fonctionnement » selon Matthieu. « J’ai très bien vécu jusqu’à mes 21 ans sans le savoir donc cela veut bien dire que ce n’est pas aussi handicapant que cela », confirme Charlotte.

Leur cerveau a naturellement et inconsciemment développé une façon de fonctionner différente des personnes qui ne sont pas aphantasiques. « Face à l’exercice de visualisation, on va par exemple faire une liste de faits pour essayer de comprendre de quoi on parle. C’est très compliqué de préciser notre fonctionnement sachant qu’on ne sait pas comment on s’est adaptés par rapport à une personne qui visualise », explique Matthieu.

Des études encore en cours pour trouver des causes

De récentes études – notamment une publié en février 2021 dans la revue Cortex – ont comparé la mémoire visuelle de personnes aphantasiques avec celles qui ne le sont pas. Ces personnes devaient reproduire des images qui leur avaient été montrées.

Les résultats démontrent que les personnes atteintes d’aphantasie fournissent moins de détails visuels mais représentent correctement la taille et l’emplacement des objets. « Je me rends compte que cela a toujours été obligatoire de faire des brouillons hyper détaillés, de décalquer, de recopier. C’est logique puisque je ne peux pas voir un dessin dans ma tête », explique Charlotte.

De plus, si les causes de ce trouble ne sont pas encore connues, une hypothèse a été nouvellement avancée. « Beaucoup d’articles de psychiatres décrivent des cas d’aphantasie. Ce sont des personnes qui disent avoir perdu soudainement leur imagerie mentale. C’était souvent lié à un syndrome psychiatrique – un syndrome de dissociation ou dépressif. Il se peut donc que dans certains cas, l’aphantasie soit un signe d’un trouble psychiatrique », avance Paolo Bartolomeo.

De nombreuses questions restent en suspens concernant ce trouble. Des études sont encore en cours.

Pour plus d’informations : Aphantasia club

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