Caetano Veloso enflamme la Philharmonie de Paris, les anti-Bolsonaro se font entendre

Son concert à la Philharmonie avait été reporté à deux reprises pour cause de pandémie de Covid-19. Cette fois, Caetano Veloso, parti en tournée internationale, a pu assurer son rendez-vous avec ses admirateurs français, mais aussi brésiliens installés en France, venus nombreux dans le grand temple musical du nord-est de Paris. Beaucoup d’entre eux ont profité de cette opportunité pour rappeler leur hostilité au président brésilien d’extrême-droite Jair Bolsonaro.

Un homme seul et sa guitare

Une heure et demie de show intense et magistral dans la grande salle Pierre Boulez de la Philharmonie, c’est ce que Caetano Veloso, légende de la musique brésilienne, a offert à un public enchanté, samedi soir à Paris, sans compter les innombrables minutes d’acclamations euphoriques, mêlées à des slogans anti-Bolsonaro, à la fin du concert. Le temps d’offrir vingt-quatre chansons, dont deux en rappel, une a cappella, mais aussi un joli clin d’œil à deux illustres artistes français.

Quand, vers 20h38, samedi soir, Caetano Veloso se présente tout seul, costume sombre et chemise blanche, sur la scène de la Philharmonie, une première standing ovation l’accueille. Il tend les bras de gratitude et s’assoit, seul avec sa guitare. Avec son éternelle allure juvénile et sa voix si reconnaissable, immuable, qui ne perd ni ses aigus ni ses notes graves, il est difficile de s’imaginer que le chanteur a fêté ses 79 ans quelques jours plus tôt, le 7 août dernier. 

Caetano Veloso débute son tour de chant par la chanson Milagres do Povo, une histoire de miracles, de divinités et un hommage aux Afro-Brésiliens qui ont subi l’esclavage. Peut-être, d’emblée, un message d’espoir avec une résonance politique, quand on se rappelle que le Brésil n’a pas été aussi divisé depuis des décennies, la place des Noirs dans son histoire ayant subi quelques attaques depuis le début du mandat du président brésilien Jair Bolsonaro. Mais c’est avant tout le survol d’un répertoire hors du commun que nous offre le natif de l’État de Bahia. Caetano Veloso seul sur la scène de la Philharmonie, c’est une élégance, une sobriété, et parfois une gravité perceptible, peut-être une fragilité aussi, à certains moments, qui imposent le silence. Il nous revient d’un Brésil désormais meurtri – profondément – par le Covid-19, la destruction accélérée de la forêt d’Amazonie et de multiples fractures au sein de son peuple. Ces dernières années, Caetano Veloso n’a pas manqué d’exprimer sa préoccupation face à l’évolution politique et sociale du Brésil sous Bolsonaro.

Chansons iconiques et hommages à deux légendes françaises

Le chanteur ponctue son tour de chant de chefs-d’œuvre, tant par la profondeur poétique des textes que par la beauté des mélodies : Coração Vagabundo (chanté dans une salle recueillie), Desde que o Samba é Samba, Cajuína, Terra (chantés avec la participation du public), O Leãozinho, Janelas Abertas, Menino do Rio, ou encore O Ciúme, évocation de la jalousie ponctuée par un scat cynique du chanteur… Sans oublier Um Índio, hommage aux peuples autochtones d’Amérique du Sud. Cette chanson prend une dimension particulière au lendemain d’une énorme manifestation à Brasilia de tribus d’Amazonie revendiquant le droit de vivre sur leurs terres, plus que jamais menacées.

Parmi les nombreux moments d’émotion et de partage, l’éclectique Caetano, qui non seulement écrit des merveilles mais aime tout autant revisiter celles de ses pairs, tous genres musicaux confondus, nous offre une parenthèse dans la langue de Molière : “Je me souviens que je chantais cette chanson il y a plusieurs années à la Cité de la Musique.” Et l’artiste de reprendre tout un extrait d’un classique de Charles Aznavour – et pas le plus facile -, Tu t’laisses aller. Il n’osera pas le chanter en entier. “La chanson est longue, je risque de me perdre dans les paroles”, sourit-il. Alors il interprète avec délicatesse Dans mon Île, un classique d’Henri Salvador qu’il a ajouté à son répertoire il y a plusieurs années.

Autre moment suspendu, cette chanson en espagnol livrée complètement a cappella : Tonada de Luna Llena. Caetano Veloso explique ensuite le choix de cette pièce au public : “C’est une chose merveilleuse. Une chanson du Vénézuela. Quelquefois, quand je la chante, je sens une forte émotion, c’est incroyable…”

“Fora Bolsonaro !”

À 21h55, le tour de chant officiel s’achève sur Reconvexo, sur lequel le public, invité à se lever par le chanteur, bat joyeusement la mesure. Puis Caetano Veloso salue la foule debout et enthousiaste, dans la salle éclairée, et s’éclipse. Durant près de cinq minutes, les applaudissements au rythme de la dernière chanson ne s’interrompent pas. L’artiste revient finalement pour deux titres en rappel, Qualquer Coisa, puis A Luz de Tieta. Ces deux dernières chansons sont interprétées dans une ambiance effervescente : dans la fosse, une partie du public a quitté sa place pour se rapprocher de la scène. Et tout le monde – ou presque – a oublié les interdictions de filmer et de prendre des photos en vigueur à la Philharmonie de Paris.

Caetano Veloso salue une nouvelle fois la foule dans un vacarme d’ovations désormais dominées par le slogan “Fora Bolsonaro” (Dehors, Bolsonaro) qui monte en puissance tandis que le chanteur quitte la scène, vers 22h05. Quelques cris hostiles à Jair Bolsonaro avaient déjà résonné durant le concert, notamment au moment où Caetano Veloso avait entamé Sampa, une chanson à forte tonalité sociale. Mais l’artiste a toujours gardé le cap, concentré sur son art. En cette fin de concert, si de nombreux spectateurs s’en vont, une très grande partie du public ne peut se résoudre au départ du chanteur. Les acclamations bruyantes se poursuivent près d’une dizaine de minutes dans une Philharmonie éclairée, figée dans l’attente et l’espoir. Finalement, vers 22h13, le public se tait et s’en va, avec la sensation d’avoir vécu un moment exceptionnel à tous égards, un grand concert avant tout.

Slogans anti-Bolsonaro à la fin du concert…

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