En tournée en Europe, Gilberto Gil raconte "la peur, la tristesse, l'angoisse" puis son "espoir" pour le Brésil après les mois de pandémie

Cinq semaines en Europe, après des mois de pandémie et d’isolement. Gilberto Gil a entamé sa tournée européenne à Dijon le 30 septembre, il la terminera au Portugal le 7 novembre à Santarém (après des dates suisses annulées pour cause de Covid-19). À ses côtés, plusieurs membres de sa famille, fils, petits-enfants, ainsi que la chanteuse Adriana Calcanhotto pour assurer la première partie des concerts. Le 15 octobre, il a enflammé le théâtre de Roubaix dans le cadre du Tourcoing Jazz Festival. Il a récidivé le 25 octobre à la Philharmonie de Paris, soulevant le public dans la dernière partie d’un show au répertoire éclectique – choisi en famille – et marqué par le retour boitillant d’un de ses fils, forfait sur les premières dates.

Depuis 2020, Gilberto Gil aurait dû chanter plusieurs fois en France et présenter un opéra en création mondiale à Paris, mais tout a été annulé. Durant des mois, alors que le président d’extrême droite Jair Bolsonaro minimisait l’ampleur de la crise sanitaire, ce sont les gouverneurs de différents États qui ont instauré des mesures de confinement au niveau local. Les Brésiliens soucieux de se protéger ont passé des mois enfermés chez eux. De nombreux artistes comme Gilberto Gil et Caetano Veloso ont gardé le contact avec leur public sur les réseaux sociaux. Entre-temps, la colère contre Bolsonaro s’est amplifiée dans le pays (la gestion du président brésilien a été pointée du doigt par une commission d’enquête parlementaire le 20 octobre). Nous avons voulu savoir comment se portait le citoyen, l’homme, l’artiste Gilberto Gil, mais aussi le patriarche d’un clan très musical. Il s’est exprimé dans un français parfait, avec beaucoup de simplicité.

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Franceinfo Culture : Après de nombreux rendez-vous annulés pour cause de Covid, vous avez enfin pu revenir jouer en Europe. Comment allez-vous ?

Gilberto Gil : Je vais bien. On était obligés de supporter la situation au Brésil, l’isolement, la peur, tous les problèmes posés par la pandémie. Finalement, il y a eu le vaccin qui a beaucoup aidé. Cela a permis d’organiser les voyages, la tournée hors du Brésil, partout en Europe. Le gouvernement français nous a demandé d’observer dix jours de quarantaine, on l’a passée à Dijon où la tournée a débuté. Nous avons programmé de nombreux concerts un peu partout, Nantes, Cologne, Stockholm…

Comment avez-vous vécu la pandémie au Brésil, moralement, psychologiquement ?
Initialement, il y avait la peur. Et l’angoisse, la tristesse, parce qu’il y avait la mort partout, en Europe spécialement, en Italie, en Espagne, c’était très difficile. Je suivais très attentivement l’évolution de la situation, du côté de la science, de la médecine, de la recherche. J’étais principalement dans l’attente, sans perdre espoir. J’étais patient, j’attendais, j’espérais. Après, il y a eu quelque chose de l’ordre de l’acoutumance à cette situation, aux difficultés quotidiennes.

Avez-vous éprouvé à un moment de la colère à l’égard du président, du gouvernement et de leur gestion de la crise sanitaire ?
De la colère d’un point de vue personnel, je n’en ai pas ressenti. Parce que je n’attendais pas autre chose de leur part. Je savais déjà qu’ils étaient fous. Ils ne ressentent pas un intérêt profond pour la Nation, pour la société… C’est difficile, les mots me manquent.

Au Brésil, avez-vous ressenti que cette crise avait fait évoluer les mentalités par rapport à l’actuel exécutif et au président ?
J’espère que oui, parce qu’il a été élu par une grande partie de la société brésilienne. Cette grande partie a suivi une tendance mondiale qui se tourne vers la droite. Nous pouvons trouver quelque chose de comparable en Europe, avec certains partis… Mais après la déception profonde ressentie, je crois, j’espère, de manière générale, qu’il y a eu un minimum de prise de conscience, nécessaire, pour chercher quelque chose d’autre, d’autres groupes politiques pour un nouveau gouvernement l’année prochaine.

Jair Bolsonaro peut-il encore remporter la présidentielle au Brésil en 2022, selon vous ?
J’espère qu’il va perdre. Il a perdu une bonne partie de son support électoral, de ceux qui l’ont soutenu. Ils ont perdu l’espoir qu’ils avaient mis en lui et j’espère que cela se reflétera dans le vote. Ce n’est pas sûr, mais la possibilité d’un changement est vraiment grande.

Ressentez-vous aujourd’hui de l’optimisme, de l’espoir, voire de l’inquiétude concernant la situation politique de votre pays et son image actuelle dans le reste du monde ?
Oui, je pense un peu comme ça… Je pense que certains secteurs de la politique internationale en Europe, en Amérique, ont perdu l’espoir qu’ils nourrissaient auparavant à l’égard du Brésil, de son futur, du rôle que ce pays pouvait jouer. On a beaucoup perdu de cet enthousiasme général que le Brésil suscitait dans la communauté internationale. En même temps, ça ne concerne pas que le Brésil. Voir ce type de droite folle au pouvoir, qui promeut l’idée de la violence et du conflit, c’est un problème général et récent que traverse la planète.

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La jeunesse de ce pays constitue-t-elle une source d’espérance ?
C’est un pays jeune, complexe, avec une construction sociale très originale au sens de la modernité, avec cette possibilité d’un futur, de quelque chose de différent pour l’humanité. Beaucoup d’espoir était projeté vers la Nation, la « brasilianité ». On en a perdu une partie très importante.

Au niveau environnemental, vous connaissez l’inquiétude que la forêt d’Amazonie suscite dans le monde. Est-ce qu’au Brésil, les mentalités évoluent et la mobilisation progresse ?
Si on considère la société en général, on peut dire que c’est le cas. dans la majorité de la population, et spécialement la classe moyenne des grandes villes comme São Paulo, Rio, Salvador de Bahia, mais aussi plus au nord du Brésil, les mentalités sont favorables à ce qu’une plus grande attention soit dédiée à l’environnement. Je pense qu’on a progressé dans la prise de conscience et dans les actions à proposer, à mener pour améliorer la situation.

Cela fait bien plus d’un demi-siècle que vous vous battez pour la démocratie, pour le pluralisme politique, culturel, la diversité, vous avez connu l’exil… N’est-ce pas désespérant de devoir reprendre sans cesse ces luttes ?
Non. C’est le bon combat. Il mérite toujours de l’attention, du dévouement. Et cette attention, ce dévouement apportent un sens, une forme d’accomplissement quand on voit que ça porte ses fruits d’une certaine manière. Les efforts consentis apportent une forme de nourriture à l’espoir. Ils nous donnent une énergie pour aller de l’avant.

Et en tant qu’artiste, avez-vous toujours la même foi, la même envie, la même énergie ?
Au sens physique, ce n’est pas la même chose car l’âge apporte son lot de changements par rapport à la santé. L’âge amène une espèce de poids. Au sens spirituel, de l’âme, de l’esprit, de l’espace intérieur, la jeunesse est toujours là, à mes côtés.

Dans un registre plus léger, une dernière question sur cette tournée familiale : est-ce vous qui avez voulu que vos petits-enfants vous accompagnent, ou est-ce une idée, peut-être, de votre petite-fille Flor, chanteuse en herbe ?
C’est une conséquence naturelle du processus de vie. Ils sont nés au milieu d’une famille très attachée à la culture, à la musique, à la discussion, à des valeurs qui vont dans le sens d’une vision évolutive de la vie. Ils ont grandi avec la musique et ils se sont engagés à leur tour dans cet art.

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