Michel Fau met en scène "Wozzeck" à Toulouse : portrait d'un artiste "ni branché ni ringard, mais surtout éclectique"

Un metteur en scène et comédien dont on connaissait l’éclectisme et qui nous a surpris en mettant en scène au Capitole de Toulouse l’opéra d’Alban Berg, Wozzeck, œuvre noire tirée d’un fait-divers sordide du XIXe siècle. Loin des divas qu’il s’applique à ressusciter (Qu’est-il arrivé à Bette Davis et Joan Crawford ?), nourries qu’elles sont de ce côté excessif qu’il revendique… Portrait d’un homme plus clown triste qu’extravagant. 

L’acteur extravagant en homme sage 

On l’a vu arriver par l’entrée des artistes, sans rien de flamboyant, discret, le masque sage, anonyme parmi d’autres. Sa loge ressemble à un wagon-lit ancien, la même étroitesse de la couche, un miroir, une table, une chaise, à peine de la place pour deux. Mais cela lui va : il vous laisse la chaise, s’assoit sur le lit, sagement vous regarde, se demande sans doute ce qu’on va lui sortir, évidemment sur son goût de s’habiller en femme, vieille diva qui fait tordre de rire, jusqu’à ce que le rire s’étrangle, ce qui arrive, devant la tristesse insondable qui perce parfois sous l’incarnation.

« Mais dans l’histoire du théâtre on s’est toujours travesti, déguisé, les Grecs, les Romains déjà… Et du temps de Shakespeare. Les hommes ont joué les femmes, au XIXe siècle c’étaient les femmes qui jouaient des hommes. » Une réponse en forme d’histoire du théâtre… On le regarde, on cherche des signes de cette extravagance dans sa tenue, la cravate rose peut-être ; ou les chaussettes jaunes sur des mocassins qui semblent en cuir de Cordoue. « Des mocassins italiens. Non, pas espagnols… »

La tragédie, ce genre excessif et brutal 

On cherche aussi la relation entre cet homme paisiblement assis, le dos un peu voûté, et cette dimension qu’il donne à ces personnages de divas qui paraissent incroyablement larges et hautes. Art de l’acteur, qu’il a appris auprès de Michel Bouquet, son maître, mais aussi de Gérard Desarthe, excusez du peu. Le lyrique donc (on est venu pour ça) : on égrène avec lui Ciboulette, Le postillon de Longjumeau, des opérettes, normal. Dardanus de Rameau mais c’est baroque, Rameau, et dans le baroque il peut mettre de l’excès, un délire. Mais Wozzeck ?

« Wozzeck, comme Elektra (de Richard Strauss) que j’ai monté aussi à Toulouse, ce sont des tragédies. C’est ça qui m’inspire, peut m’inspirer, cette exagération-là. Ce n’est pas le drame. La tragédie, ça finit mal mais c’est pas triste, c’est barjot. C’est victorieux, pas sordide. » On lui objecte que si Elektra, c’est bien une tragédie grecque, sanglante et tout, Wozzeck, c’est un petit fait-divers de province. « Oui mais Wozzeck est fou. Il est fou, halluciné. Wozzeck, la pièce de Büchner, l’opéra de Berg (et je veux réunir la pièce et l’opéra dans ce spectacle), ce sont des œuvres grotesques, tragiques, poétiques et métaphysiques, pas réalistes du tout. Wozzeck, ce n’est pas un opéra raisonnable, ce n’est pas une pièce raisonnable. C’est de l’expressionnisme. Il y a cet excès, que j’adore, qui est un peu mon A.D.N. »

Un metteur en scène qui recherche la folie

« Vous voyez la différence… Moi, je suis un homme de théâtre. L’opéra, l’opérette, on vient me les proposer, ce n’est pas moi qui les sollicite, les directeurs. Mais évidemment, j’adore. C’est mon premier souvenir, à l’opéra d’Agen (où il est né), Les pêcheurs de perles (de Bizet) L’artifice de la scène. J’avais neuf ans. » Une vocation est née… 

« Je cherche évidemment ce que je peux apporter à cet univers. On m’a proposé Norma ; j’ai refusé, dans Norma je n’ai pas grand-chose à dire. Dans le bel canto en général. » On suppose que c’est parce que la musique est si mélodique, du Chopin dans la voix. « Oui, ou alors il faudrait que la cantatrice m’apporte la folie qui manque. Eventuellement… Lucrèce Borgia (de Donizetti) On s’en serait douté. Mais il répond encore : A cause de Victor Hugo. »

On évoque Verdi. Il sourit, s’y voit presque. « Ah ! oui, Macbeth, Otello, Falstaff … Falstaff, c’est merveilleux. » On aurait presque pu les citer à sa place : des œuvres inspirées de l’ogre Shakespeare, la dimension shakespearienne…

Alors on en vient au théâtre, à ces auteurs de bon boulevard oubliés, Roussin, Barillet et Grédy (Fleur de cactus avec Catherine Frot) « Mais c’est aussi tout un pan de notre théâtre qu’on néglige. J’ai monté Montherlant également, une pièce inconnue, ‘Le directeur de l’Opéra’. D’un auteur si célèbre en son temps et qu’on ne joue plus non plus. Même ceux qui en riaient (tu montes Montherlant ?) ont été surpris par la qualité de l’écriture. Ces gens qui sont au purgatoire, Mauriac, Marcel Aymé, Anouilh même … »

Assumer d’être marginal

On lui demande s’il se sent à part dans ce métier, on imagine une réponse négative, c’est-à-dire consensuelle. « Ah ! oui, totalement marginal. Et pourtant je ne suis ni de ces metteurs en scène qui veulent moderniser à tout prix, tordre le cou à l’œuvre, raconter autre chose que ce qui est écrit ; ni quelqu’un qui installe des acteurs et fait sagement entendre le texte. Oui, ni branché ni ringard. Mais surtout éclectique et je me bats pour cet éclectisme. Je cherche d’abord à me surprendre. »

La preuve? Un auteur qu’il voudrait monter ? Samuel Beckett. On ne s’y attendait vraiment pas non plus. « J’avais du mal avec Beckett. C’est Michel Bouquet qui m’a converti. Les poèmes de Beckett, admirables. » Mais quelle pièce ? On en profite pour s’étonner que les ayants-droit bloquent à ce point l’évolution des mises en scène, avec toujours l’éternel arbre d’En attendant Godot, la Winnie de blanc vêtue d’Oh ! les beaux jours avec son parapluie et sa prison de sable. Où se nicherait la folie là-dedans ?

Geste d’impuissance partagé sur ces ayants droit qui bloquent la créativité des gens de théâtre (« Guitry, même problème« ) Et retour, c’est mieux, à ce Wozzeck que nous allons découvrir. Comment les chanteurs, Degout et Koch, le connaissant, ont-ils réagi ? « Ils ont compris que ça n’allait pas être tiède. Mais pas de heurt. C’était aussi pour eux une étape dans leur travail. Je suis acteur. Je cherche d’abord à ce qu’ils incarnent encore plus profondément leur personnage… Et puis il y a des metteurs en scène de théâtre qui ne connaissent rien à la musique. Moi je la connais. Je ne vais pas leur faire chanter la tête en bas ou en descendant un escalier. J’ai aussi beaucoup parlé, cela nous rejoint, du rythme ». On pense à cette mort de Carmen de l’Opéra-Comique dont il chantait vraiment les notes, aussi tragédienne extravagante que vrai musicien…

Il revient, une dernière fois, sur ses influences pour ce Wozzeck (Kubrick, Tim Burton, David Lynch aussi) et sur ses méthodes de travail : « J’ai besoin, en général, de savoir tout ce qui a été fait avant moi sur une œuvre, ou d’en savoir le plus possible. » Pour aller ailleurs sans doute. Et imprimer sa marque propre. Ce qu’il a si bien réussi dans ce Wozzeck.

La prochaine aventure ? « Georges Dandin. La pièce de Molière mais avec la musique de Lully. » L’opéra et le théâtre réunis. Et qui sera Dandin, ce riche campagnard épousant une fille noble qui, avec ses parents, n’en veut qu’à sa fortune, le laissant à la fin dépouillé et battu ? « Moi, bien sûr. Je referai l’acteur ». Et la victime ridiculisée. Michel Fau, le clown triste, s’aime-t-il réellement ?

« Wozzeck » d’Alban Berg
Capitol de Toulouse
Prochaines représentations les 23 et 24 novembre à 20h30

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