Orelsan, le Normand qui n'avait pas les bases pour devenir une star du rap français

Un léger manque de naturel face à la caméra, un phrasé lent, une voix qui traîne… Aurélien Cotentin n’avait pas le profil idéal pour devenir une star du rap français. Mais plus de dix ans après ses débuts, Orelsan sort son quatrième album, Civilisation, vendredi 19 novembre, un mois après la très remarquée série documentaire Montre jamais ça à personne qui lui est consacré sur Prime Video. De quoi rappeler – ou faire savoir à ceux qui ne le savaient pas encore – qu’Orelsan plane désormais sur les cimes d’un milieu dont il ne pensait pas pouvoir faire partie.

Comment ce Normand, « de la classe moyenne, moyennement classe » (comme il le dit dans son titre La Pluie), fils de professeurs, biberonné au rock et à Julien Clerc, est-il parvenu à se frayer un chemin jusqu’au plateau de tournage de la prochaine adaptation d’Astérix, réalisée par Guillaume Canet ?

Dans (sa) ville, on traîne

Orelsan est toujours associé à Caen (Calvados), mais Aurélien Cotentin est né le 1er août 1982 à Alençon (Orne), comme Daniel Balavoine. Il a même grandi en face du pavillon où le chanteur de L’Aziza a habité. Un décor quotidien à mille lieues du rap français du début des années 2000 et de ses deux places fortes, Paris et Marseille. « A cette époque, le rap français se radicalise, il devient de plus en plus dur. Et, hors de l’axe Paris-Marseille, il y a moins de rappeurs à gros succès », explique à franceinfo Raphaël Da Cruz, journaliste spécialisé dans le rap pour la radio Le Mouv’ et le site l’Abcdrduson.

Orelsan est d’autant plus éloigné des codes qu’il n’est pas tombé dans la marmite étant petit. C’est grâce au basket qu’il découvre le hip-hop, lui qui écoutait plutôt « Nirvana, Iron Maiden, Guns’n’Roses », raconte-t-il à Libération (article abonnés). Puis viennent Alliance Ethnik, Nas ou encore Warren G… Il rattrape son retard et commence à griffonner des textes. Il y raconte sa vie, celle d’un adolescent de province qui tue l’ennui en faisant du street-golf ou du roller. « A l’époque, je me disais : ‘Qu’est-ce que je peux raconter qui me ressemble ?' », résume le chanteur sur France Inter. 

« Ce n’est pas forcément le premier à raconter sa vie ‘d’excentré’ qui vient d’une ville de province moyenne. Mais il est le premier à raconter, avec succès, son vécu de jeune homme blanc provenant de la classe moyenne », analyse Raphaël Da Cruz. En évoquant les grandes zones commerciales « où j’aimais tellement m’balader, même quand on n’avait que dalle à acheter » (rappe-t-il dans sa chanson Dans ma ville, on traîne) ou en tournant en autodérision « son errance sentimentale et sexuelle de façon plus ou moins violente, avec une forme d’humour différemment appréciée », ajoute le journaliste, il dépeint un territoire urbain quasi-inexploré dans le rap français. « Il arrive avec une contre-proposition, des refrains chantonnés et légers, plus pop. Il a été un pionnier d’un certain style de rap en France, il a pavé la voie à des groupes comme Columbine ou BigFlo et Oli », résume Raphaël Da Cruz.

Perdu d’avance

La vérité, c’est qu’Aurélien Cotentin, passé par une école de commerce avant de vendre des bonbonnes d’eau, ne « savait absolument pas quoi faire de (sa) vie », comme il le concède à son frère Clément, réalisateur du documentaire Montre jamais ça à personne. A l’école de commerce de Caen, les cours ne le passionnent pas. Il rencontre Matthieu Le Carpentier, alias Skread, producteur musical. Avec Guillaume Tranchant, alias Gringe – avec lequel il forme le duo des Casseurs Flowters –, et Abdoulaye Doucouré, alias Ablaye, le quatuor est vite formé. Mais encore faut-il pousser la future tête d’affiche de la bande – un « mou », comme le décrivent ses parents – et mettre un peu d’ordre dans un quotidien parfois chaotique, à l’image de l’appartement du jeune homme.

« Rapper, je le faisais pour le fun, mais je n’y croyais pas du tout. Je trouvais que c’était impossible, je ne voyais pas qui allait écouter un mec de Caen qui n’est pas stylé, qui n’a pas d’histoire à raconter. »

dans la série documentaire « Montre jamais ça à personne »

Et lorsque Skread arrive à placer une de ses productions sur le titre d’ouverture (Tallac) du deuxième album (Panthéon) du rappeur vedette Booba, le groupe se dit que le succès est possible. 

Parallèlement à son travail de veilleur de nuit à l’hôtel des Quatrans de Caen, Orelsan écrit, rappe. Mais il a du mal à se faire un nom. « En province, on n’avait même pas accès à certains sons. Il fallait acheter des CD, il fallait se déplacer physiquement pour se faire connaître. À Caen, il n’y avait pas de scène rap », explique-t-il aux lecteurs du Parisien. Il tente alors sa chance à Paris lors d’un Ünkut Contest, un concours de clashs organisé par Booba.

Le rappeur de Boulogne est dans le jury aux côtés des cadors de l’époque : Diam’s, RimK du 113, Cut Killer, La Fouine… Orelsan est éliminé dès le premier tour. « Hé, soyez sympas quand même », lance l’animateur après le passage d’Orelsan pour répondre aux sifflets du public. Une humiliation qu’il a « eu un peu de mal à digérer », avoue-t-il au Parisien. « Moi qui pensais être fort et qui me fais rincer dès le début. » 

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La fête est finie

Mais au début des années 2000, une révolution pointe le bout de son nez et porte un nom : Myspace. Un réseau social qui permet à des artistes de poster leurs compositions musicales. « L’industrie du disque subit de plein fouet la crise, observe Raphaël Da Cruz. Lui vient d’un milieu socio-culturel différent, c’est un peu un geek, il comprend vite qu’avec internet, il y a des possibilités infinies pour se faire connaître. » « Myspace a tout changé », confirme Orelsan dans Le Parisien.

« Il a été l’un des premiers ‘rappeurs internet’ de France. »

à franceinfo

Orelsan poste deux titres qui font du bruit : Saint-Valentin et surtout Sale Pute. Dans le premier, il raconte avec son pote Gringe – et avec un humour à prendre au troisième degré – sa vision de la fête des amoureux. Le deuxième met en scène un garçon qui découvre que sa copine le trompe, lui écrit un mail, sous l’emprise de l’alcool, où il l’insulte et la menace.

Ecrit en 2006, le titre refait surface trois ans plus tard. Car coaché par Skread, devenu producteur influent dans le rap − La Boulette de Diam’s, c’est lui , Orelsan sort Perdu d’avance en 2009. Mais la polémique liée au titre Sale Pute, qui ne figure pas sur l’album, emporte tout. Les associations féministes et les politiques sont choqués par le texte. Interrogé sur tous les plateaux, attaqué en justice, le rappeur se défend. « J’ai tourné un clip où je porte un costume-cravate et bois de l’alcool, pour montrer qu’il s’agit d’une fiction. En aucun cas, je ne fais l’apologie de la violence conjugale. L’attitude de ce personnage me dégoûte, mais j’ai l’impression de représenter artistiquement la haine, comme a pu le faire un film comme Orange mécanique« , explique-t-il au Monde en mars 2009.

Ce titre et d’autres joués sur scène à Paris cette année-là lui valent, en 2013, une condamnation à verser 1 000 euros d’amende avec sursis. En février 2016, il est définitivement relaxé lors d’un troisième procès. « Je comprends que cela ait pu choquer, comme tout choque selon les sensibilités de chacun », reconnaît-il des années après dans Le Parisien. « J’ai le droit d’avoir fait cette chanson, c’est de la pure fiction. » Mais il ne la chante plus sur scène lors de ses concerts.

Changement

Cette polémique a bien failli lui couper les ailes. Il prend du poids, perd le goût du rap, mais rebondit. En 2011, Orelsan revient avec une envie de revanche et un deuxième album, Le Chant des sirènes. Avec au centre du jeu, un personnage, Raelsan, issu d’un improbable mélange entre le célèbre gourou et un super-héros. L’artiste se transforme sous l’impulsion du réalisateur David Tomaszewski. « Je ne veux pas être méchant, mais il était un peu le petit gros à crâne rasé, qui s’habille n’importe comment. Il faudrait qu’on puisse l’identifier », observe le réalisateur dans la série documentaire consacrée à l’artiste. Les cheveux poussent, les kilos en trop disparaissent. « L’arrivée de David Tomaszewski pour le deuxième album, notamment avec le clip de Raelsan, lui a fait du bien en termes d’image », estime Raphaël Da Cruz.

Orelsan tourne le dos aux polémiques et fonce vers le succès. Le Chant des sirènes, avec des titres phares comme Suicide social ou La Terre est ronde, est certifié double disque de platine (200 000 ventes), selon le site de la Snep. Il récolte deux Victoires de la musique. Mais plutôt que de surfer sur la vague, il retrouve son vieux pote Gringe et ressuscite le duo des Casseurs Flowters. « Ça pouvait mettre Gringe sur le devant de la scène, c’était bien qu’il puisse avoir une carrière également », justifie Orelsan dans Montre jamais ça à personne. « J’ai trouvé ça fou, c’était un pari risqué », reconnait l’acolyte qui avait lâché le micro depuis quelques années. Naît alors un album (Orelsan et Gringe sont les Casseurs Flowters), puis un film (Comment c’est loin), sa bande originale et une série diffusée sur Canal+ (Bloqués). « C’est quelqu’un de très fidèle », résume sa mère dans Ouest-France.

Avec son pote, il a même réalisé une de ses envies : doubler un dessin animé. « J’imaginais bien une voix issue du milieu musical, plutôt rap, il y avait des points communs entre Angelino et ce que disait Orel dans ses textes. Le côté loser et désabusé, mais lucide sur son environnement », observe pour franceinfo Run, le dessinateur de la BD Mutafukaz, adaptée au cinéma en 2017. Il a rencontré Orelsan en 2009, alors que son projet d’adaptation en est à ses balbutiements. Si le projet a du mal à prendre forme, Run voit la carrière d’Orelsan s’envoler avec une crainte : « Avec Raelsan, on s’éloignait du délire ‘lose’ entre potes qui ressemblait à l’univers de Mutafukaz. C’était plus ambitieux, j’ai eu peur qu’un décalage s’opère avec le temps, entre ses envies et mon projet. » Mais lorsque Run le contacte à nouveau en 2016, « il me dit qu’il est toujours d’accord, il a respecté sa parole donnée en 2009, malgré l’eau coulée sous les ponts »

« C’est un mec qui ne triche pas, il est ‘dans la vraie vie’ comme tu peux imaginer qu’il peut être, il n’y a pas de vice caché. Il est authentique. »

à franceinfo

Quand est-ce que ça s’arrête ?

Cette parenthèse refermée, Orelsan revient en 2017 en solo avec La Fête est finie. Le disque est certifié diamant (500 000 ventes) en huit mois. L’année suivante, il part pour une tournée gigantesque : 43 zéniths, 27 festivals, 8 salles en Amérique du Nord, 4 Bercy (devenu Accor­Hotels Arena)… Soit plus de 850 000 spectateurs au total, écrit L’Express. Avec trois Victoires de la musique et une répercussion énorme avec son titre Basique, repris et détourné à de multiples reprises (par des infirmiers de Toulouse pour défendre leurs conditions de travail, des avocats du Havre pour dénoncer la réforme de la justice ou Manu Payet pour faire la promotion des Césars), Orelsan est arrivé à des hauteurs qu’il n’imaginait pas. 

« Le fait de ne pas avoir confiance en soi, ça peut être une force aussi, parce que c’est ce qui fait que tu vas aller un peu plus loin dans la création. »

à France Inter

L’adolescent blanc mal dégrossi approche de la quarantaine. Des cheveux blancs sont apparus, mais le succès ne le quitte plus. Il touche même au monde de la mode avec sa marque Avnier. Alors que L’odeur de l’essence, le premier titre de son quatrième album, a déjà fait parler de lui depuis mercredi, la nouvelle galette du Caennais est quasiment assurée d’un premier disque d’or (50 000 ventes) avec les précommandes. Dans ce disque, il réalise un autre de ses rêves : collaborer avec le mythique groupe de producteurs américains The Neptunes, composé de Pharrell Williams et Chad Hugo. Une nouvelle étape avant de parvenir à travailler avec Eminem, son fantasme ? « Ce n’est pas un usurpateur, c’est un vrai amoureux du rap, conclut Raphaël Da Cruz. Les rappeurs qu’ils a croisés à ses débuts l’ont bien compris, même des artistes qu’on pourrait croire totalement étranger à sa musique, comme Sefyu ou Nessbeal. »

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