Cinéma : "Ashkal : l'enquête de Tunis", un polar autour des immolations et des fantômes du passé de la Tunisie

Avec Ashkal: l’enquête de Tunis, le réalisateur tunisien Youssef Chebbi construit un polar sombre et mystique autour des immolations, actes de « désespoir » qui perdurent dans son pays une décennie après le Printemps arabe. Le réalisateur de 38 ans s’attaque au film de genre, une tentative « très rare » en Tunisie selon lui. Son premier long-métrage de fiction s’inscrit dans un renouveau du cinéma tunisien post-révolution, aux côtés de réalisatrices remarquées comme Erige Sehiri (Sous les figues) ou Kaouther Ben Hania (L’homme qui a vendu sa peau). Présenté à Cannes à la Quinzaine des réalisateurs et triplement récompensé au festival Cinemed de Montpellier, ce film d’1h32, en salles mercredi, se déroule dans les Jardins de Carthage, un quartier du nord de Tunis dont la construction avait été interrompue à la chute de Ben Ali, en 2011.

Fantômes du passé

Deux policiers, Fatma et Batal, enquêtent sur une série suspecte d’immolations au milieu de ce chantier abandonné, fait de carcasses d’immeubles à ciel ouvert et peuplé de chiens errants. « J’ai eu l’impression de me retrouver dans un décor de cinéma », raconte Youssef Chebbi. Vivant entre Paris et Tunis, il ne connaissait pas l’existence de cet endroit « étrange ». Un quartier figé dans le temps, « tout comme les immolations ont figé cette ville », poursuit-il.

La référence à la « Révolution du jasmin » contre le régime de l’ex-dirigeant en Tunisie est claire. Coup d’envoi des vagues de révolte du Printemps arabe, elle avait démarré après l’immolation par le feu de Mohamed Bouazizi, un vendeur ambulant de fruits et légumes, fin 2010. Ce suicide était devenu symbole de protestation contre les abus du pouvoir pendant la révolution tunisienne. Depuis, d’autres Tunisiens se sont donné la mort, et le phénomène persiste de nos jours. « Ma génération vit une sorte de désillusion face aux promesses de la révolution qui ne sont pas arrivées. », explique-t-il. « Mais ce geste a perdu de son aura. Au début, les immolés étaient sacralisés, traités comme des martyrs. Aujourd’hui on n’en parle plus du tout. » Il affirme avoir mis à l’écran ces fantômes du passé et du présent « pour que l’on n’oublie pas ».

« Énergie créative »

Tandis que Fatma (Fatma Oussaifi) découvre les arcanes du métier, son coéquipier Batal (Mohamed Houcine Grayaa), la cinquantaine, a lui gravi les échelons durant l’ère Ben Ali où la corruption gangrénait les instances policières qui suscitent toujours une certaine défiance. « Même si la parole s’est libérée et que la peur existe de moins en moins, il reste énormément de problèmes liés à la police. La jeunesse n’est pas prise en compte dans le décisionnel, dans les instances publiques ou politiques où ce sont toujours des vieux de la vieille, des hommes », avance-t-il.

Lors du tournage, « les policiers du quartier étaient curieux, presque fiers qu’on fasse un film autour de la police », se souvient-il. Il précise toutefois avoir gardé « secrète » la complète teneur de l’histoire, qui aborde aussi la corruption, pour éviter les problèmes. Une des scènes, tournée en extérieur durant le couvre-feu en période Covid, a d’ailleurs failli tout faire capoter. On y voit, entre autres, des corps nus. « Nous avons eu très peur, l’armée et la police nous ont rendu visite à ce moment-là. S’ils étaient entrés sur le plateau, on ne serait sûrement pas en train de se parler aujourd’hui ! », sourit-il.

Dans une atmosphère oppressante mâtinée de silence et de sons de tambours, l’enquête prend peu à peu une dimension surnaturelle, sans « objet de réponse » appartenant au réel. Comme dans le cinéma de Kiyoshi Kurosawa, dont il s’inspire beaucoup. Il laisse à chacun la liberté de se faire sa propre interprétation, appartenant à cette « nouvelle génération de cinéastes tunisiens qui explorent de plus en plus des paysages imaginaires pour s’affranchir de sa réalité politique et sociale du pays ».

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